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Les médicaments hybrides
issus de l'industrialisation de l'āyurveda

Jeudi 24 janvier 2019

C'est une catégorie particulière de médicaments  industriels, typiques de l’Inde d’aujourd’hui, qui s’inspirent des remèdes composés inventés dans le cadre conceptuel de l’āyurveda, la tradition savante de la médecine hindoue, et dans lesquels la force vitale des simples du jardin et de la forêt se cache sous la biochimie. La structure conceptuelle de ces médicaments est occultée pour les besoins du marketing ou simplement oubliée parce qu’on ne parle plus la langue dans laquelle ils étaient originellement formulés.

On étudie les pratiques industrielles dont ils sont le produit, et les pratiques cliniques dont ils sont l'instrument. D'une part les pratiques d’assemblage des substances actives et la forme sous laquelle elles seront commercialisées, et d’autre part les pratiques de consommation et les instructions données aux patients pour une absorption optimale de ces substances.

Trois catégories de ressources locales

Distinguer trois définitions distinctes du concept de ressources et trois catégories différentes de ressources locales:

  1. Les matériaux physicochimiques à l’état brut (la matière première);
  2. Les substances médicinales — essentiellement des plantes médicinales, herbs en anglais — dont les propriétés thérapeutiques sont connues des praticiens traditionnels et enseignées dans les textes classiques;
  3. La tradition savante des remèdes composés (les Yogams) qui ont été inventés par les médecins ayurvédiques au cours de l’histoire et qui ont été codifiés en 1978 [2e éd. 2003] dans The Ayurvedic Formulary of India. C’est une ressource jalousement protégée par la puissance publique en Inde; cf. la création du TKDL (Traditional Knowledge Digital Library, fondé en 2001).

Reformulation

Laurent Pordié and Jean-Paul Gaudillière, The Reformulation Regime in Drug Discovery: Revisiting Polyherbals and Property Rights in the Ayurvedic Industry, East Asian Science, Technology and Society: An International Journal 8 (2014): 57–79.

L’originalité de cette politique industrielle est de rechercher non pas, comme dans le modèle dominant d’innovation pharmaceutique, un principe actif et un seul, mais une combinaison de substances médicinales et une synergie au sein d’un médicament composé. Ce principe selon lequel les nouveaux médicaments sont conçus dans leur structure même comme des médicament composés — Pordié et Gaudillière disent polyherbals ou polyherbal formulations, une expression apparue en 2014 dans la littérature spécialisée — , donne une preuve de la permanence de la tradition dans la conception même de ce produit industriel.

Dans l’invention de ces nouveaux médicaments, une première phase de recherche est la prospection conduite par des érudits traditionnels, c’est-à-dire des médecins ayurvédiques (vaidyas) maîtrisant la connaissance des textes classiques en sanskrit. Une séquence typique (a typical sequence, p. 64) de reformulation est la suivante:

  1. Une traduction inverse, de l’anglais au sanskrit pour repérer les noms sanskrits des indications thérapeutiques qu’on veut traiter;
  2. Le recensement de la famille des recettes traditionnelles ayant ces noms sanskrits pour indications thérapeutiques;
  3. Ces recettes traditionnelles sont décomposées suivant la démarche d’ingénierie inverse (reverse engineering) utilisée dans l’industrie chimique, pour repérer les composants potentiellement les plus appropriés à l’objectif thérapeutique assigné au futur médicament;
  4. Une nouvelle formule associant des ingrédients individuels et des groupements traditionnels d’ingrédients choisis parmi les plus prometteurs dans cette famille de recettes classiques;
  5. Un protocole d’essais thérapeutiques de cette nouvelle formulation.

Une reformulation fondée sur la philologie sanskrite. — Pordié et Gaudillière dénoncent (p. 65) la comparaison tout à fait fallacieuse qui est parfois faite entre la méthode de traduction inverse que pratiquent les vaidyas à Himalaya et l’ethnopharmacologie appliquée à l’identification des principes actifs dans les plantes médicinales. Il faut souligner avec force la différence radicale existant entre une philosophie valorisant la recherche, l’extraction et la purification d’un principe actif et un seul (ethnopharmacologie), — et une philosophie valorisant la recherche de synergies entre différents ingrédients sous-groupés et hiérarchisés dans l’ensemble global d’un médicament composé. Il faut aussi souligner la différence radicale entre une discipline relevant essentiellement de la biochimie, et une discipline relevant essentiellement de la philologie.

Rétrotraduction. — La langue source — le sanskrit, source de la tradition — devient la langue cible. L’anglais de la littérature biomédicale devient la langue source. Les vaidyas partent des noms anglais de symptômes cliniques et de marqueurs biologiques associés à l’indication thérapeutique pour laquelle ils inventent un nouveau médicament. Pour inventer le Diabecon, un antidiabétique par exemple, le chef du Drug Discovery Department de Himalaya à Bangalore explique à Pordié et Gaudillière que les vaidyas sont partis de l’équivalence — reconnue depuis plus d’un siècle — entre l’anglais polyuria (polyurie), qui désigne un symptôme clé du diabète, pour aller à (Sanskrit) prameha (troubles urinaires).

Hiérarchie interne et sous-ensembles du composé. — Les ingrédients (les plantes médicinales et les minéraux) choisis pour le nouveau composé viennent souvent groupés, en triades par exemple comme les trois myrobolans et les trois piquantes (trikau) entrant dans la formulation du Diabecon, ainsi qu’une préparation composée (Vidaṅgādilauham) constituant dans d’autres catalogues de pharmacie un médicament à part entière. Ce sont autant de sous-ensembles organisés suivant une hiérarchie interne au composé global.

Un objet-médicament en action

Il s’agit d’un cas particulier de médicaments  industriels, typiques de l’Inde d’aujourd’hui qui s’inspirent de l’āyurveda, dont le fondement conceptuel est la théorie des humeurs. Postulat de base: toutes les choses dans la nature ont un tempérament, c’est-à-dire une physiologie (une activité naturelle) régie par les sèves ou fluides vitaux qui entrent dans leur composition. Corollaire de ce postulat : le principe de composition des médicaments est le tempérament. C’est le tempérament du patient qui donne son tempérament au médicament. C’est là une idéologie qui façonne la chose en action. Nous sommes dans ce que François Dagognet dans la lignée de Gaston Bachelard appelait «médicament imaginaire». Mais, l’imaginaire enveloppe la réalité, comme la plante enveloppe le principe actif.

Les médicaments sont des objets dont la forme est active, qui changent de forme dans le cours de leur administration, qui sont transformés par l’organisme qui les absorbe. Ce sont des objets mis en action, des objets qui se matérialisent au travers des pratiques et des protocoles de soins selon lesquels ils sont absorbés et digérés par l’organisme du patient. Leur fonction d’objets en action est de se dissoudre et de disparaître en accomplissant leur mission. Les médicaments ont pour devenir d’être décomposés, brûlés, désagrégés, pour dégager des dérivés, des sous-produits de leur dégradation.

La recette ayurvédique traditionnelle, dans sa structure en deux parties, indiquait clairement la double manipulation constituant un médicament: une manipulation des matériaux constituants (le protocole de composition et de fabrication), suivie d’une manipulation du malade (le protocole d’administration du remède). A la liste des ingrédients, dans la première partie d’une recette classique, répond la liste des indications thérapeutiques dans sa seconde partie. Ces deux listes fixent le cadre de la double manipulation dont le médicament sera l’objet actif, d’abord dans sa fabrication puis dans son administration au malade.

Autrefois les choses étaient claires. On disait: le médecin traite un malade. Traitement: une performance, une action effectuée sur le malade, ne serait-ce que prescrire (parole, écriture, persuasion), et souvent manipuler (douches, massages, clystères). Autrefois il était clair que le médicament était le produit d’une manipulation des matériaux (sélection, composition et conditionnement des substances actives) suivie d’une manipulation du malade (administration assurant l’absorption ou la digestion dans l’organisme et l’excrétion des résidus). Le médicament était l’instrument d’une performance, une mise en œuvre, une pratique et une interaction avec la personne du malade dans un contexte social, culturel, environnemental donné.

L’industrialisation a occulté cette pragmatique en présentant le médicament sur les étagères du pharmacien comme un objet fabriqué pour être vendu et consommé. Objet hybride, associant intimement, tant dans sa fabrication que dans sa consommation, des êtres vivants et des processus techniques. Pour en restituer l’arrière-fond interactionnel, l’ethnographie doit transgresser les frontières entre les règnes de la nature. Les médicaments issus d’une reformulation de la pharmacopée traditionnelle sont des médiateurs entre les ressources du milieu naturel, particulièrement les ressources de deuxième catégorie (plantes médicinales), et la physiologie du corps malade.