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L'amour et la guerre
A.K. Ramanujan sur akam et puṟam
mondes féminins et mondes masculins

Séminaires des 11 et 25 janvier 2018

Jean-Claude Galey ouvrit de nouvelles perspectives sur le Genre et la sexualité en Inde à partir de l'œuvre de Attipat K. Ramanujan [1929–1993].

Ramanujan arriva comme assistant professor à Chicago en 1962. Il raconte dans Poems of Love and War (p.xvii) comment, un Samedi de 1962 dans les magasins en sous-sol de la Harper Library, en examinant la bibliothèque récemment acquise d'un célèbre historien d'Inde du sud, il tomba sur une anthologie des poèmes tamouls du Sangam publiée en 1937 par U.V. Caminatayar. Ce fut le point de départ de ses traductions et interprétations de cette littérature poétique des premiers siècles de notre ère.

L'amour et la guerre, masculin et féminin

Poems of Love and War, from the Eight Anthrologies and the Ten Long Poems of Classical Tamil, Selected and translated by A.K. Ramanujan, New York, Columbia University Press, 1985.

Poems of Love and War (1985) fut précédé de The Interior Landscape (1967), un petit livre qui fit date et illustrait la première moitié du diptyque, les poèmes d'amour.

Bibliothèque Ganapati:
Literature and verbal arts > Ramanujan (Attipat)

[A.K. Ramanujan,] The Interior Landscape: Love Poems from a Classical Tamil Anthology, Translated by A.K. Ramanujan, Bloomington, Indiana University Press, 1967.

La polarité entre akam et puṟam est présentée dans l'Afterword p.101.

Caṅkam poetry, as was noted, is classified by theme into two kinds: poems of akam (the "inner part" or the Interior) and poems of puṟam (the "outer part" or the Exterior). Akam poems are love poems; puṟam poems are all other kinds of poems, usually about good and evil, action, community, kingdom; it is the "public" poetry of the ancient Tamils, celebrating the ferocity and glory of kings, lamenting the death of heroes, the poverty of poets. Elegies, panegyrics, invectives, poems on wars and tragic events are puṟam poems.

Cette polarité entre la sphère de l'intimité amoureuse et la sphère publique commande par la suite toute l'œuvre de Ramanujan consacrée au folklore. Elle se retrouve dans plusieurs de ses plus célèbres essais sous la forme d'une théorie des «deux domaines du folklore», the two realms of akam and puṟam connect and divide other folk genres as well (Collected Essays, p.492).

Ramanujan fit la découverte d'un fait ethnographique et folklorique majeur: la répartition des conteurs en deux catégories: l'art des conteuses femmes dans l'intimité domestique et sans accompagnement, et l'art des conteurs hommes dans l'espace public avec des accompagnements.

(Collected Essays, p.490) The two main settings are domestic and public, the topics may be sacred (dhārmik) or secular (laukik). The domestic genres are almost always told by women and consist of tales (secular) told to children, or women's ritual tales, vrata kathā (sacred), which, though told in a domestic setting, may have the whole family and some neighbours present. Women also sing ballads (like the tales of chaste women who died with their husbands, māsatis) or songs about mythological incidents, very often to themselves while bathing or cooking or to female audiences at weddings, and so forth. These latter, the ritual tales and the ballads, are domestic still, but are a step into the public genres in style (meter, literary diction, etc.), setting, and, often, audience.

Tales in the public setting are usually told by men, who may be either amateurs who perform for fun to small groups of friends, para-professionals who earn their living by other professions but specialise (usually) in a local epic or caste-epic and sing it at festivals, or professionals who are itinerant and have a repertory of both sacred and secular narratives. These last address the whole village community or composite groups at a regional festival.

The domestic genres are close to ordinary speech, whereas the public ones use special s!yles, formulaic prose. verse, song, dialogue as well as ordinary speech, accompanied by costume, assistants, instruments, props like pictures and puppets.

Le monde des femmes n'est pas le monde des hommes. A chaque sexe (gender) un genre esthétique (genre) différent, Genders are genres (p.446). Mais la diversité des genres dans les arts de la parole ne se réduit pas à la dualité masculin-féminin, et du genre akam (poèmes d'amour du Sangam) au genre puṟam (poèmes de guerre) se déploie tout un continuum de genres.

(Collected Essays, p.458) As I've said earlier, the stories change a great deal depending on where they are told, who tells them, and to whom they are told. The grandmother telling a story to a child in a kitchen at dinnertime, the vratakathā (or ritual tale) told in the outer parts of the house or the yard, the mendicant teller who recounts a romantic tale on the verandah, or narratives of the professional bard who is invited to sing, dance and recite a long religious or romantic epic in a rich man's hall or a public area — these are all different genre, style, number of stock formulas and topics, in the accompaniment of other actors or instruments or props like pictures.

We seem to move through a continuum here from akam to puṟam, from 'interior' forms to 'exterior' ones, as the classical Tamils would say. These two important words carry a set of concentric meanings according to context. akam means interior, heart, self, house, household; puṟam /459/ means exterior, outer parts of the body, others, the yard outside the house, people outside the household. I have argued elsewhere that genres, themes. occasions. styles, and other discourse properties in the south Indian communities tend to illustrate the poetics of akam and puṟam. They come in arrays, in a sort of ecology of genres, where each has a niche, a function. Each occupies, expresses, and constitutes a 'finite province of reality'. Myth and folktale, proverb and riddle, theatre and ritual performance have places on this continuum, this scale of forms.


Le couple conjugal, entre le désir et la loi

Jean-Claude Galey dans sa présentation au séminaire souligna, sur deux points, l'influence des poèmes tamouls anciens du genre akam, les poèmes d'amour, sur l'œuvre poétique de Ramanujan lui-même. Premier point: l'importance cruciale des liens de parenté et plus précisément du couple conjugal, modèle idéal de la relation amoureuse, et des rapports complexes d'un fils au couple de ses parents. Jean-Claude Galey notait l'extraordinaire valeur symbolique de la photo de Ramanujan publiée en couverture de son second recueil de poèmes, Relations (1971), avec en surimpression sur son front la photographie du couple de ses parents.


ramanujan


Des poèmes de la Bhakti aux poèmes de Ramanujan

Un trait stylistique dans les poèmes de Ramanujan en anglais fait écho aux poèmes du Sangam: c'est la mise en scène de la parole d'un homme amoureux ou d'une femme amoureuse dont le poème est l'énonciation. Dans les traductions de poèmes d'amour du Sangam, voyez The Interior Landscape, le cadre d'énonciation est fixé dans l'incipit: What she said, ou What he said. C'est le deuxième point sur lequel apparaît l'influence du Sangam sur Ramanujan poète: il met en scène la parole des amoureux, comme nous allons le voir sur un exemple.

Ramanujan traduisit aussi, voyez Speaking of Śiva (1973), des poèmes dévotionnels de la Bhakti, une forme émotionnelle de l'hindouisme qui apparut au 8ème siècle en tamoul et se répandit dans l'Inde à partir du 15ème siècle. L'adoration dans cette tradition s'adresse toujours à des dieux masculins et le dévot adopte la position d'une épouse ou d'une amante dans une relation amoureuse au dieu adoré. L'érotisme est un trait saillant dans les poèmes de la Bhakti. Ramanujan, poète, s'approprie cet érotisme et le subvertit en plaçant en concurrence les règles de la discipline brahmanique et l'emportement de la passion amoureuse.

Jean-Claude Galey citait le poème suivant publié dans The Striders (1966), que je reproduis intégralement ici. Fluctuations saisissantes entre le Désir et la Loi.


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Still Another View of Grace

I burned and burned. But one day I turned
and caught that thought
by the screams of her hair and said: 'Beware.
Do not follow a gentleman's morals

with that absurd determined air.
Find a priest. Find any beast in the wind
for a husband. He will give you a houseful
of legitimate sons. It is too late for sin,

even for treason. And I have no reason to know your kind.
Bred Brahmin among singers of shivering hymns
I shudder to the bone at hungers that roam the street
beyond the constable's beat.' But there She stood

upon that dusty road on a nightlit april mind
and gave me a look. Commandments crumbled
in my father's past. Her tumbled hair suddenly known
as silk in my angry hand, I shook a little

and took her, behind the laws of my land.

———


Comme dans les versions émotionnelles de la religion hindoue, la Bhakti, Ramanujan fait ici de «la grâce» la force illocutoire d'une vision érotique.

Je brûlais de désir, dit Ramanujan. La chevelure de la jeune femme criait de désir, et je disais à la fille: «Trouve un prêtre. Trouve un mari, même une brute. Il te donnera des fils. Je n'ai rien à faire avec les filles de ton espèce. Elevé comme un brahmane dans la crainte et le tremblement, je frissonne jusqu'à la moelle devant les affamés qui errent dans les rues en échappant à la police.»… But there She stood… Et toutes les règles que m'avait inculquées mon père s'effondrèrent. La chevelure dénouée devint de la soie dans ma main enfiévrée. I shook a little… and took her. Je la bousculai un peu… et la pris, au mépris des lois qu'on m'avait inculquées.