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«Couple» en sanskrit, des époux aux amants
Histoire emblématique d'Indra et Ahalyā

6 avril 2018

Dans le Rāmāyaṇa de Vālmīki (I.48-49), le dieu Indra séduit Ahalyā, l'épouse infidèle de l'ascète Gautama, qui la maudit et la change en fantôme invisible pour des milliers d'années, jusqu'à ce que Rāma vienne la délivrer de cette malédiction. Dans d'autres versions de cette histoire, Ahalyā est une femme amoureuse délaissée par son mari.

Mais l'Histoire d'Indra et d'Ahalyā est aussi l'un des récits initiatiques tirés du Yogavāsiṣṭha-mahārāmāyaṇa (12e s.?), que Michel Hulin a traduits. Ce récit très surprenant, parce qu'il semble aller contre les règles de conduite brahmaniques, est un éloge vibrant de la passion amoureuse et de l'immortalité du couple amoureux.

C'est le mot sanskrit dampatī, mot composé et mis au duel (signifiant littéralement «les deux, mari pati et femme dam»), qui désigne «le couple», et qui désigne en l'occurrence non plus le couple conjugal (comme dans le Ṛgveda où apparaît ce mot composé et mis au duel) mais le couple des amants.

Michel Hulin (Traduits du sanskrit avec introduction et notes par), Sept récits initiatiques tirés du Yoga-Vasistha, Paris, Berg International, 1987, pp.33—37: Histoire d'Indra et d'Ahalyâ.

yogavasistha_3_89-90. — The Yogavâsistha of Vâlmîki, With the Commentary Vâsistha-mahârâmayana-tâtparyaprakâsa, Edited by Vasudeva Laxmana Sharma Pansikar, Bombay, 1918; reprint Delhi, Motilal Banarsidass, 2008. (Texte sanskrit de l'histoire d'Indra et Ahalyâ.)

Yogavāsiṣṭha Chap. 90, v. 13-14

tāvad yāpi hi tenaiva mohasaṃskārahetunā /

yatra yatra prajāyete bhavatas tatra dampatī // 13

akṛtrimapremarasānuviddhaṃ

snehaṃ tayos taṃ prativīkṣya kāntam /

vṛkṣā api premarasānuviddhāḥ

śṛṅgāraceṣṭākulitā bhavanti // 14

«Aujourd'hui encore (tāvad_api hi), parce que les deux (yau, avec sandhi incorrect dans yau+api>yāpi) renaissent (prajāyete, duel) partout et toujours (yatra yatra), à cause (hetunā) des impressions (saṃskāra) de passion (moha) [déposées en eux] par cette [ancienne passion] (tena_eva), à cause de cela (tatra), à cause de cette naissance (bhava-tas, ablatif) [se reforme] le couple (dampatī).

Les arbres aussi (vṛkṣā api), en observant (prativīkṣya) la splendeur (kāntam) [qu'est] cette (tam) tendresse (sneham, onctuosité ) des deux [amants] (tayoḥ, duel) pénétrée, envahie (anuviddha < anuVYADH-) par la sève (rasa) d'un sentiment amoureux (preman) authentique (a-kṛtrima, non artificiel), pénétrés, envahis (anuviddhāḥ) par la sève (rasa) du sentiment amoureux (preman), sont agités (kulitā) de gestes (ceṣṭā) d'amour (śṛṅgāra).»

Traduction Michel Hulin:

«Aujourd'hui encore, les impressions (samskâra) déposées dans ces deux êtres par leur ancienne passion font que, partout et toujours, ils renaissent pour former un couple. Séduits par le spectacle de ce couple pénétré d'un authentique sentiment amoureux, les arbres eux-mêmes, envahis d'un flot de sève, s'agitent dans la parade amoureuse (de leur floraison).»

Le concept de couple amoureux est explicitement désigné dans le premier verset par le substantif composé et mis au duel dampatī et explicitement désigné dans le deuxième verset par le pronom démonstratif mis au duel tayoḥ.

Il s'agit du couple des amants, constitué et maintenu dans une vie éternelle à travers les renaissances, par l'amour lui-même, qui est la quintessence de la vie, le rasa de l'amour, c'est-à-dire la sève ou le fluide organique qui pénètre tous les vivants et leur donne leur onctuosité sneham. Cette ontologie vitaliste est confirmée par la comparaison entre la passion qui fait vivre les amants et la montée de sève qui agite les frondaisons et les fait fleurir. L'idée d'amour est indissociable de l'idée de fécondité. Dans le couple amoureux, des sèves s'échangent et transmettent la vie.

Cette histoire emblématique, qui glorifie les amants et la femme adultère, peut sembler subversive dans le cadre des règles de vertu brahmaniques. Mais cette histoire est racontée par son précepteur à Rāma dans le cadre d'une initiation à l'ontologie du Vedānta, qui est parfaitement orthodoxe. Dans cette ontologie, les relations amoureuses ne sont rien d'autre que le mouverment de la vie et, en marge des règles de vertu brahmaniques, la vie fait valoir ses droits imprescriptibles à s'épanouir et se transmettre à travers les naissances qui s'ensuivent.