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Approches féministes en anthropologie
Nouveau paradigme dans les années 1980

9 novembre 2017

L'anthropologie féministe est l'une de ces sous-disciplines de l'anthropologie inventées aux Etats-Unis dans les années 1960, au même titre que l'anthropologie médicale ou l'anthropologie linguistique (l'ethnographie de la parole), au moment où notre discipline universitaire se professionnalisait et favorisait les logiques d’experts spécialisés chacun dans un domaine thématique construit a priori.

Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1930s–1980s > Rosaldo

Michelle Z. Rosaldo, The Use and Abuse of Anthropology: Reflections on Feminism and Cross-Cultural Understanding, Signs, Vol.5, No.3 (Spring, 1980), pp.389–417.

Bibliothèque Ganapati:
Anthropologists > Visweswaran

Kamala Visweswaran, Histories of Feminist Ethnography, Annual Review of Anthropology, Vol.26 (1997), pp.591–621.

Bibliothèque Ganapati:
Feminist issues > Aggarwal

Ravina Aggarwal, Traversing Lines of Control: Feminist Anthropology Today, The Annals of the American Academy of Political and Social Science, Vol.571, Feminist Views of the Social Sciences (Sep., 2000), pp.14–29.

Je reprends le découpage historique opéré par Kamala Visweswaran pour comprendre comment le genre (gender, c'est-à-dire la définition sociale du sexe) est devenu un concept analytique et une catégorie fondatrice de l'analyse anthropologique. Visweswaran distingue quatre époques: 1880-1920 (de l'époque victorienne à la première mobilisation de masse des féministes en 1912–1919), 1920-1960 (l'époque de Margaret Mead), 1960-1980 (la seconde vague du féminisme) et 1980-1996 (la troisième vague).

“The term "third wave feminism" is linked to the contemporary period beginning in 1980s and is still very much in contention [ses enjeux sont encore en débat]. Some have traced its emergence to the critique by queer theorists [théoriciens de l'homosexualité] and women of color of second wave feminism's tendency to generalize from a white, heterosexual, middle-class subject position.”

La troisième époque, 1960–1980, est celle où les ethnologues se donnent pour but de déchiffrer la position symbolique des femmes dans la société. En 1971 se créent des cours spécialisés sur l'anthropologie des femmes (courses on the anthropology of women) à Stanford, Michigan et UC Santa Barbara. Annette Weiner publie Women of Value, Men of Renown en 1976.

L'article de Michelle Rosaldo en 1980 marque un tournant et ouvre la quatrième époque. Michelle Rosaldo veut montrer comment la domination masculine (male dominance) est l'un des universaux de la culture. Selon elle, dans chaque système social, on utilise les faits biologiques de la reproduction sexuée pour justifier les rôles et les privilèges dont bénéficient les hommes et pour présenter les liens de parenté et les structures familiales propres à ce système social particulier comme une évidence fondée sur le fait universel de la différence biologique entre hommes et femmes.

Mais tout en soutenant la thèse d'une asymétrie sexuelle universelle entre hommes et femmes, Michelle Rosaldo dénonce l'évolutionnisme fallacieux des féministes des années 1960–1970 qui dépeignaient les femmes observées par les ethnologues dans les sociétés non-occidentales comme «l'image de nous-mêmes déshabillées», the image of ourselves undressed (Rosaldo, p.392), faisant d'elles des héroïnes des temps anciens qui, bien qu'elles n'aient pas eu l'avantage de disposer des armes sophistiquées que nous utilisons aujourd'hui, menaient déjà le même combat que nous contre la domination masculine. Cette vision évolutionniste du combat des femmes pour se faire reconnaître comme «des êtres culturels menant des vies socialement déterminées», cultural beings who lead socially determined lives, était implicitement fondée sur les faits biologiques de la sexualité. Michelle Rosaldo rompt définitivement avec ce biologisme, en reprenant la distinction faite en sociologie au tournant du vingtième siècle entre le public et le privé. L'asymétrie entre les hommes et les femmes est, selon elle, une distinction sociale entre la sphère publique masculine et la sphère domestique féminine; cette distinction Domestic/Public est l'un des universaux de la culture qui prend, à différentes époques dans différentes sociétés, des formes historiques spécifiques.

(Rosaldo, p.397) In all human societies sexual asymmetry might be seen to correspond to a rough institutional division between domestic and public spheres of activity, the one [la sphère domestique] built around reproduction, affective, and familial bonds, and particularly constraining to women; the other [la sphère publique], providing for collectivity, jural order, and social cooperation, organized primarily by men. The domestic/public division as it appeared in any given society was not a necessary, but an "intelligible," product of the mutual accommodation of human history and human biology; although human societies have differed, all reflected in their organization a characteristic accommodation to the fact that women bear children and lactate and, because of this, find themselves readily designated as "mothers," who nurture and care for the young.

Dans la suite du séminaire, nous mettrons en question la validité de cette distinction en Inde et en Asie du sud, où des sanskritistes, des psychanalystes et certains anthropologues la retrouvent sous une forme intériorisée dans l'image clivée de la femme, maternelle dans l'espace privé ou séductrice dans l'espace public.

Je reviens à Kamala Visweswaran qui annonce en conclusion de son article de synthèse deux développements ultérieurs des approches féministes. C'est d'abord le tournant réflexif dans les travaux féministes sur la parenté, dont le modèle est Margaret Trawick dans Notes on Love in a Tamil Family publié en 1990. Elle consacre un chapitre intitulé “What Led Me to Them” à explorer ce qui restait depuis toujours le non-dit de la recherche ethnographique: comment ses propres expériences vécues et sa propre identité ethnique l'ont conduite à l'ethnographie en Inde.

Le second développement que Visweswaran signale in fine est la rencontre des ethnographes féministes avec l'ethnographie de la parole et l'anthropologie de l'énonciation, lorsqu'elles prennent pour cadres d'enquête les communautés de parole entre femmes (women's speech communities) et pour objets d'enquête les arts de parole et les genres poétiques oraux (speech genres), poèmes et récits chantés par des femmes. Le modèle des approches féministes en anthropologie de l'énonciation est Lila Abu-Lughod dans Veiled Sentiments publié en 1987, mais nous allons en présenter un équivalent indien en étudiant le beau livre de Gloria Raheja et Ann Gold, Listen to the Heron's Words, publié en 1994.