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Récits centrés sur des femmes
Approches féministes chez A.K. Ramanujan

Séminaires du 25 janvier et du 8 février 2018

A.K. Ramanujan, Towards a Counter-system: Women's Tales [1991], in The Collected Essays of A.K. Ramanujan, Edited by Vinay Dharwadker, New Delhi, Oxford UP, 1999, pp.429–447.

A.K. Ramanujan, On Women Saints [1982], suivi de Men, Women, and Saints [inédit], in The Collected Essays of A.K. Ramanujan, Edited by Vinay Dharwadker, New Delhi, Oxford UP, 1999, pp.270–294.

Cf. Jean-Luc Chambard [1928–2015], La sexualité en dessins de sol et autres images. A Piparsod, village de l'Inde centrale (Madhya Pradesh), Gradhiva. Revue d'histoire et d'archives de l'anthropologie, n°28, 2000, pp.1–22.

A.K. Ramanujan, The Indian Oedipus [1983], in The Collected Essays of A.K. Ramanujan, Edited by Vinay Dharwadker, New Delhi, Oxford UP, 1999, pp.377–397.

Présentation de Jean-Claude Galey sur le Genre et la sexualité en Inde dans l'œuvre de Attipat K. Ramanujan [1929–1993]. Dans les littératures orales de l'Inde, c'est-à-dire les chants et poèmes, contes et légendes, récits mythologiques et épopées, qui sont des arts de la parole et sont produits in performance, Ramanujan distinguait et opposait deux corpus, quelle que soit la langue indienne dans laquelle ces arts de la parole étaient produits:

• D'une part, le corpus classique, orthodoxe, brahmanique dont les éléments paradigmatiques sont les épopées telles qu'il les définissaient dans un article célèbre intitulé Les trois cents Rāmāyaṇa. Nous reviendrons sur ce corpus classique plus tard cette année.
• D'autre part, un corpus de chants et contes produits dans les langues vernaculaires, par opposition au sanskrit, qui semblent ignorer l'orthodoxie brahmanique. Les contes féminins (women's tales) sont l'histoire d'une femme que raconte une femme qui parle à des femmes.

Jean-Claude Galey a insisté sur le fait que Ramanujan était trahi par son armature conceptuelle trop étroitement inféodée aux manières de voir européennes. C'est le cas de la référence faite au complexe d'Œdipe quand Ramanujan parle d'un Œdipe indien; nous y reviendrons plus loin. C'est aussi le cas du mot contre-système, quand Ramanujan décrit les contes féminins comme un «contre-système» en les opposant implicitement à un système brahmanique de contes masculins, système qui n'existe pas. Le mot contre-système est malheureux, Ramanujan le reconnaît lui-même:

(446) I have used the term 'counter-system' in my title. The term probably makes too strong a claim, but I have used it for want of something better. It implies a concerted system, while I wish to assert only that these stories present an alternative way of looking at things. Genders are genres. The world of women is not the world of men.

Ramanujan veut dire en réalité que le choix d'un point de vue pour raconter une histoire est un choix concerté, et que les contes féminins, où le point de vue commandant le récit est celui des femmes, constituent un genre littéraire distinct des genres littéraires classiques comme les épopées, où le point de vue orientant le récit est celui des hommes. Genders are genres, «Le masculin et le féminin (genders) déterminent des genres (genres) littéraires distincts.»

L'un des critères distinctifs mis en évidence par Ramanujan, en effet, était que dans le corpus classique les récits sont faits par des hommes et centrés sur les personnages masculins, tandis que dans le corpus produit en marge de l'orthodoxie brahmanique, auquel ce séminaire est consacré et que Ramanujan a principalement étudié, les récits sont racontés par des femmes et centrés sur les personnages féminins. Dans ces women's tales, les femmes ordinairement soumises aux hommes se réunissent entre elles, prennent des décisions et peuvent faire plier les hommes.

Un autre critère distinctif repéré par Ramanujan était l'absence de la doctrine du Karma dans les récits de femmes. Le Karma, dans la vulgate brahmanique, associe trois variables: 1° la causalité, 2° une éthique (actions bonnes ou mauvaises), et 3° la transmigration. Aucune de ces variables n'est invoquée, jamais le Karma n'est mis en jeu dans les contes féminins, qui parlent au contraire d'un Destin arbitraire, vidhi, comme dans l'histoire de Vidhiyammā racontée plus loin.

L'article intitulé On women saints établit un lien entre les récits féminins et la Bhakti, une forme piétiste de la religion hindoue qui s'est diffusée à partir du 13e siècle et qui est une religion de l'amour du dévot pour la divinité s'exprimant par des débordements d'affectivité et de sensualité. Dans la Bhakti le dévot, qu'il soit homme ou femme, s'adresse à des dieux masculins comme Viṣṇu et Śiva en se positionnant comme une femme, son épouse, son amante. Les récits féminins adoptent «le langage de la Bhakti» (bhakti idiom, p.270) et ce genre littéraire s'est développé dans le contexte historique et social de la Bhakti, où toute forme d'expression prend une «tonalité érotique», l'humeur ou tonalité śṛṅgāra (p.270).

La première forme du triangle œdipien que rencontra Ramanujan, parti à la recherche du complexe d'Œdipe dans les contes hindous, est celle du fils qui épouse sa mère. C'est l'histoire de Vidhiyammā recueillie en 1963 au Karnataka (p.379):

Une fille naquit avec un sort inscrit sur son front: elle épouserait son fils et en aurait un fils. Pour y échapper elle s'isole en forêt, se nourrissant de fruits et fuyant les hommes. Mais lorsqu'elle devient pubère, le Destin se réalise, elle mange une mangue tombée d'un arbre sous lequel un roi passant par là avait uriné. (L'un des universaux de la culture hindoue est que tous les fluides corporels sans exception ont des connotations sexuelles et sont susceptibles d'agir comme du sperme.) La jeune fille tombe enceinte, la mangue l'a fécondée, elle donne naissance à un fils. Elle l'enveloppe dans un morceau de son sari et le jette à la rivière. Un roi voisin sauve le nourrisson de la noyade et l'adopte; il devient un beau jeune prince qui vient chasser dans la forêt. La femme maudite, sa mère, tombe amoureuse de l'étranger, l'épouse et lui donne un fils. Suivant la coutume, le nourrisson est emmailloté dans les langes qui avaient servi pour son père et qu'on avait précieusement conservés. Sa mère les reconnaît. Le soir venu, quand tout le monde est endormi, elle chante au nourrisson une berceuse: «Dors, ô mon fils! ô mon petit-fils! ô frère de mon époux! Dors bien.» Et elle se pend avec son sari.

Ramanujan a recueilli d'autres histoires illustrant le triangle œdipien dans lesquelles on retrouve ces traits saillants: une prophétie (un sort est jeté), un fluide corporel fécondant, une berceuse dont les paroles déconstruisent la généalogie naturelle en signalant l'inceste et le télescopage des générations, et le dénouement dans lequel la femme maudite se suicide ou se fait renonçante. La conclusion de son enquête prend la forme d'un contraste entre l'Inde et la Grèce. Dans les tragédies grecques illustrant le complexe d'Œdipe, le point de vue était masculin, c'est un homme qui était maudit, il y avait des parricides. Dans les contes et légendes indiennes, le point de vue est féminin, c'est une femme qui est maudite, et c'est le père qui fait violence à son fils.