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Ecologie et histoire orale

Séminaire du Jeudi 8 février 2018

Ann Grodzins Gold and Bhoju Ram Gujar,
In the Time of Trees and Sorrow
Nature, Power, and Memory in Rajasthan,
Durham, Duke University Press & New Delhi,
Oxford University Press, 2002

Bibliothèque Ganapati:
Anthropologists > Gold (Ann)

Portrait intellectuel de Ann Gold

Ann Grodzins Gold, Bhrigupati Singh, Farhana Ibrahim, Edward Simpson and Kirin Narayan, Portrait Ann Grodzins Gold, Religion and Society. Advances in Research, Vol.7, No.1 (September 2016): 1–36.

Ann Gold poursuit depuis 1979 une enquête de très longue durée au village de Ghatiyali, dans l'ancien royaume de Sawar au Rajasthan. Elle associe l'ethnographie à la collecte et la traduction d'œuvres de parole dans le dialecte rajasthani local: chants, récits et mythes. Sa collaboration avec Bhoju Ram Gujar commence dès son premier séjour à Ghatiyali (p.43), où il était alors maître d'école, et n'a cessé de se développer depuis sur la base d'une profonde amitié intellectuelle. Leur recherche sur l'histoire locale commence à prendre forme en 1993 (p.14) et Gujar formule de lui-même le mot d'ordre des subalternistes, qui était de permettre aux «voix de dessous les pierres» de se faire entendre:

(14) In 1993, as our history work first unfolded, he began to formulate a concept of largely uninscrihed pasts, of submerged voices and lives such as those of his neighbors, his relatives, and his own mother and father. He called these "voices from under a stone" (Gold with Gujar 1997). Although Bhoju had not encountered the writings of the subaltern school of historiography, his understanding expressed in this phrase is something close to subalternity.

L'article de 1997 sur les sangliers (wild pigs) contient en germe le livre de 2002.

Ann Grodzins Gold with Bhoju Ram Gujar, Wild Pigs and Kings: Remembered Landscapes in Rajasthan, American Anthropologist, New Series, Vol.99, No.1 (Mar., 1997), pp.70–84.

(73) Toward the end of our work together in 1993, Bhoju Ram commented that we were recording "voices from under a stone." [16] He meant by this not only that the words and views we taped were rarely heard beyond village courtyards or caste meeting spots but also that during the past era they described to us, not just their voices but their very beings had been suppressed. It was with an increasing sense of urgency that Bhoju worked with me to elicit and record these memories (Figure 3).

[note 16] The subaltern project is an enterprise designed to locate and listen to the nonelite voices of history, voices that speak against hegemonies both of colonialism and of the indigenous elite. Yet in that "ruling class documents" constitute the major sources for the historian's craft, often it was not speech but "silences" that had to be interpreted (Dipesh Chakrabarty, 1988).

Vansh Pradip Singh régna sur les 27 villages du royaume de Sawar, vassal du royaume d'Ajmer, de 1914 jusqu'à sa mort en 1947 (p.14). Le roi était le maître et protecteur des arbres et des bêtes de la forêt, levait de lourds impôts et infligeait de lourds châtiments aux paysans du royaume. Dans les entretiens des deux ethnographes avec les villageois, les villageois faisaient référence à Vansh Pradip Singh en l'appelant le darbār, «la cour». Ce livre est né de la collecte de récits de résistance des fermiers contre l'interdiction édictée par le roi de tuer les sangliers (wild boars) ou cochons sauvages (wild pigs) [synonymes] qui saccageaient les champs cultivés. L'histoire des démêlés des paysans avec la cour à ce sujet, dont la première version est racontée par Kalyan Mali, un fermier de la caste des Mali («jardiniers»), pp.260–265, fut le point de départ ethnographique d'une recherche d'histoire orale portant sur les relations triangulaires avant 1947 entre le roi, les villageois et la forêt. L'histoire de l'environnement local des années 1920 aux années 1950 est la toile de fond des récits et dialogues rapportés au chapitre 9 intitulé Jungle qui répondent à la question qui commandait l'enquête, Comment vivaient les fermiers, les éleveurs, les travailleurs agricoles avant 1947, et qu'est-il advenu des arbres de la forêt aujourd'hui disparus?

(5) Our framing question is straightforwardly descriptive: What was it like for poor farmers and herders and laborers during the time of kings (and empire)? All that we learned in this regard emerged from a prior inquiry: What happened to the trees? Our original impetus, then, was to learn the story of deforestation; in the process we found out a great deal about everything else, yet our expanded vision remains ecological in spirit.

La perspective était écologique, et l'objectif était de recueillir auprès des fermiers les plus âgés des histoires d'expériences vécues ethnographiquement situées qui confirmeraient l'idée reçue dans les livres d'histoire du Rajputana de l'exploitation et de la souffrance des paysans sous la royauté (et l'empire britannique).

(5) We seek to substantiate the answers to both questions through accounts of lived experiences located in space and time, often presented dialogically. Some of the qualities of these experiences — rendered as the exploitation and suffering of peasants in early-twentiethcentury Rajputana — have been presumed to be generalized conditions for this region in many works of history. But actual recorded recollections are scarce, thin, and too often decontextualized.

Gold et Gujar se sont refusé au travail d'archives, choisissant délibérément l'ethnographie, l'enregistrement des voix et des souvenirs vécus et la reproduction verbatim de longs passages de leurs échanges avec les paysans de Ghatiyali. Ce choix méthodologique fait à la fois la force et la faiblesse du livre. L'ethnographie dialogique fait sa force démonstrative, mais néanmoins le lecteur manque d'un cadre historique précis. Les impôts qui les écrasaient, par exemple, sont indéterminés dans la mémoire des paysans, «indétermination» (indeterminacy, p.214) ou opacité qui faisait partie du système d'oppression. Mais faute d'une liste précise des impôts à telle ou telle date, le lecteur ne peut pas mesurer la part de subjectivité dans les témoignages recueillis. Plus généralement, l'idiosyncrasie des témoignages l'emporte sur une mise en perspective historique, comme le notait Paul Robbins dans son compte rendu (Geographical Review, Vol.93, No.2, 2003: 277-279):

Although the authors clearly have an explicit agenda in their explorations, it is evident from the dialogues that form the bulk of the text — which are written with the words of both the interrogators and the respondents intact — that it is the people /279/ of Sawar who are driving the agenda. The memories local people choose to relate are "social facts" of collective experience, as Gold and Gujar tell us, but they are also the idiosyncratic and deeply personal stories of insistent individuals, with their own priorities, moods, and feelings.

Les thèmes communs aux différents récits d'expériences vécues qui se succèdent en guirlande ne suffisent pas à les lier entre eux ni à structurer l'analyse historique. Nandini Sundar (The Journal of Asian Studies, Vol.64, No.2, 2005: 496–497) regrette, par exemple, que dans le chapitre sur la Jungle, la date pivot de 1947 (mort du rajah et Indépendance de l'Inde), par rapport à laquelle il y a un avant (l'oppression) et un après (la déforestation) ne soit pas mise en évidence bien qu'elle constitue de fait le pivot de l'histoire orale recueillie par Gold et Gurjar:

Curiously, however, it is the chapter on the jungle that is a little unsatisfying, considering that it is a primary motif throughout the book. We understand why the people of Sawar, after years of being valued less than pigs, took their revenge and cut what they could of the forest and killed the pigs. Yet, this wholesale cutting in Sawar is an absent event in the book — like an offstage denouement. Moreover, across India zamindari abolition led to a loss of forests, as the controls maintained by zamindars and kings vanished overnight. It might have been useful then to provide a sense of the lethargies and problems of the postindependence Forest Department in Rajasthan. The period from the 1950s to the 1990s has its own history too, and some light thrown on this, however fleeting, might have enhanced our understanding of the past and the way that memory works.

L'ethnographie dialogique se déploie au détriment de l'histoire. Au lecteur de rétablir l'équilibre. Dans la perspective de ce séminaire sur l'anthropologie de l'environnement, les deux derniers chapitres du livre sont un aboutissement qui prend toute sa force lorsque le lecteur, prenant ses distances par rapport à l'approche culturaliste et subalterniste, croise cette riche ethnographie avec l'histoire proprement dite. Au chapitre sur la Jungle (chap.9), qui décrit l'ancien monde, succède le chapitre final (chap.10) intitulé Imports, qui évoque la chute brutale (almost overnight, p.277) de l'ancien régime immédiatement après 1947, et l'importation d'un monde nouveau dans les années 1950: engrais, pesticides et nouvelles semences; eau courante, médicaments, liquor, japanese sandals (les tongs) et polyester. Les villageois décrivent ce grand Remplacement du monde ancien par un monde nouveau, comme l'introduction d'une «maladie de la vanité» (abhimān, cf. index s.v. Conceit et p.302ss.) qui prend la place de l'amour qui cimentait autrefois le village (village love, gāṅv kā prem, p.282). Le géographe (Paul Robbins, p.301) met en vedette le remplacement d'une variété indigène de Prosopis appelée khejarī par une variété importée appelée angrezī («anglaise»), dans le cadre des politiques de reboisement des terres arides, comme emblématique du grand Remplacement du monde traditionnel par un monde nouveau.