husainArticleMenu_layout

La question des bois sacrés, sacred groves

Jeudi 14 décembre 2017

Rich Freeman (Duke) présente avec clarté et perspicacité les enjeux théoriques d'une enquête anthropologique sur les bois sacrés en Inde aujourd'hui.

«Quand je me suis engagé dans cette étude, je n'ignorais pas que toute une littérature aussi bien universitaire que grand public était en train de naître concernant la place de la forêt dans la vie des populations traditionnelles paysannes et tribales de l'Inde. Une grande partie de cette littérature véhicule la thèse que la culture de l'Inde avant la colonisation et l'industrialisation était imprégnée d'un ensemble de croyances el de pratiques qui constituaient un frein naturel à l'exploitation de l'environnement par l'homme, si bien que les populations et leur environnement forestier étaient en quelque sorte en situation d'homéostasie écologiquement durable.

En particulier, on considère que ce sont les valeurs religieuses et les institutions de l'hindouisme ou de ses variantes populaires qui ont codifié cette sagesse écologique et l'ont transmise de génération en génération. Sous sa forme extrême, cette «éco-logique» religieuse est même invoquée par certains pour démontrer que le système des castes est l'expression d'une rationalité naturelle. l.a thèse, c'est que l'endogamie supposée des castes en a fait en quelque sorte des espèces naturelles, et que leur (soi-disant) stricte spécialisation professionnelle peut se comparer à l'adaptation des espèces animales à des niches écologiques différentes et complémentaires.

La caractérisation objective des sociétés de castes qu'énonce un tel scénario me paraît contestable du point de vue des faits, et j'en présenterai une critique plus loin en me référant au Kérala du Nord. Cc qui m'intéresse pour le moment, c'est cette façon subjective qu'ont les auteurs qui cherchent à étayer des doctrines écologistes d'aujourd'hui de fabriquer des modèles idéalisés de la société indienne «traditionnelle» et de son idéologie dominante qui sont en contradiction manifeste avec ce que l'histoire et l'anthropologie nous apprennent sur les sociétés indiennes réelles.

Ceci est particulièrement préoccupant pour un chercheur qui se réclame de l'anthropologie culturelle, et qui constate, comme souvent, qu'un auteur attribue des valeurs culturelles à une population non pas parce qu'il a la preuve qu'elle les professe réellement, mais parce que le modèle écologique qu'il a en tête le conduit à déduire que cette population ne peut pas ne pas croire à ce type de valeurs. De fait, le questionnement fécond qui a animé ma recherche au Kérala est né pour une bonne part de la confrontation constante entre ce que me disaient mes informateurs et le matériau culturel qu'ils me communiquaient d'une part, et le discours sur la vie forestière de l'Inde que je trouvais dans la littérature savante d'autre part.

Ma démarche, en conséquence, a consisté à rendre compte le plus directement possible des attitudes et des croyances énoncées par des gens qui se rappellent le temps où ils dépendaient des ressources de la forêt pour subsister, telles que leurs souvenirs personnels et leurs institutions religieuses collectives les reflètent. L'un des exemples habituellement cités pour illustrer le rapport religieux que le peuple entretient avee la nature est l'institution des bois sacrés. Je commencerai donc par exposer brièvement ce que j'ai appris à leur sujet dans le nord du Kérala.»

[John Richarson] Rich Freeman, Les bois sacrés dans les monts du Kérala septentrional: une analyse culturelle, in Jacques Pouchepadass et Jean-Philippe Puyravaud (Sous la direction de), L'Homme et la forêt en Inde du sud. Modes de gestion et symbolisme de la forêt dans les Ghâts occidentaux, Pondichéry & Paris, Institut Français de Pondichéry et Karthala, 2002, p. 386.


Un choix d'excellentes études sur la question

Bibliothèque Ganapati: > Places > Sacred Groves

K. Sivaramakrishnan, Colonialism and Forestry in India: Imagining the Past in Present Politics, Comparative Studies in Society and History, Vol.37, No.1 (Jan., 1995), pp.3–40.

M.D. Subash Chandran, Shifting Cultivation, Sacred Groves and Conflicts in Colonial Forest Policy in the Western Ghats, in Richard H. Grove, Vinita Damodaran and Satpal Sangwan, Eds., Nature and the Orient. The Environmental History of South and Southeast Asia, New Delhi, OUP, 1998, Chap.22, pp.674–707.

Yasushi Uchiyamada, The Grove is Our Temple, in Laura Rival, The Social Life of Trees: Anthropological Perspectives on Tree Symbolism, Oxford, Berg, 1998, pp.177–196.

[John Richardson] J. R. Freeman, Gods, Groves and the Culture of Nature in Kerala, Modern Asian Studies, Vol.33, No.2 (May, 1999), pp.257–302.

[John Richardson] Rich Freeman, Les bois sacrés dans les monts du Kérala septentrional: une analyse culturelle, in Jacques Pouchepadass et Jean-Philippe Puyravaud (Sous la direction de), L'Homme et la forêt en Inde du sud. Modes de gestion et symbolisme de la forêt dans les Ghâts occidentaux, Pondichéry & Paris, Institut Français de Pondichéry et Karthala, 2002, pp.383-439. Ce livre collectif, un chef d'œuvre dans sa coordination d'ensemble et dans le détail de ses observations ethnographiques, est la meilleure introduction possible à la problématique des rapports entre foresterie et symbolisme de la forêt.

Emma Tomalin, Bio-divinity and biodiversity: Perspectives on religion and environmental conservation in India, Numen, Vol.51, 2004, pp.265–295.

Yasushi Uchiyamada, Transforming ‘Sacred Groves’, in Marine Carrin and Harald Tambs-Lyche, Eds., People of the Jangal. Reformulating Identities and Adaptations in Crisis, Delhi, Manohar, 2008, pp.263–301.

Gilles Tarabout, Spots of Wilderness. 'Nature' in the Hindu Temples of Kerala, dans R. Torella & G. Milanetti, eds., The Human Person and Nature in Classical and Modern India, Supplemento n°2 alla Rivista Degli Studi Orientali, n.s., vol.88, 2015, pp.23–43.