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Victor Jacquemont et les paysans indiens

Jeudi 8 mars 2018

Jean-Claude Galey, entrée «Hindouisme», dans Dominique Bourg et Alain Papaux (Sous la direction de), Dictionnaire de la pensée écologique, Paris, PUF, 2015, pp.525–530.

Victor Jacquemont (Paris 1801–Bombay 1832), est un naturaliste et voyageur célèbre de l'époque romantique. Son père avait renoncé à ses titres de noblesse après la nuit du 4 août 1789, mais Jacquemont appartenait à la haute société parisienne. Bachelier en 1822 avec Georges Cuvier comme président de jury, Victor Jacquemont mène en parallèle des études de médecine, de géologie et de botanique avec René Desfontaines, auteur de L'Herbier du Muséum d'Histoire naturelle de Paris et professeur de botanique de renom à l'époque. Avec ses amis Adrien de Jussieu et Adolphe Brongniart, il fonde la Société Naturaliste de Paris. Sur proposition des administrateurs du Jardin des Plantes, il accepte une mission en Inde d'exploration botanique. Il se rend à Londres, s'intègre à la bonne société londonienne et obtient le soutien de la Compagnie des Indes. Son voyage entrepris en août 1828 se termine en décembre 1832 à Bombay où il meurt d'une infection amibienne du foie. Outre l'herbier et les animaux naturalisés récupérés en 1833 par le Muséum, l'héritage intellectuel de Victor Jacquemont se composait essentiellement de quatre volumes posthumes de correspondance qui sont un chef d'œuvre littéraire et une source précieuse d'histoire des sciences naturelles.

Correspondance de Victor Jacquemont avec sa famille et plusieurs de ses amis pendant son voyage dans l'Inde (1828–1832), Deux tomes, Paris, 1835.

Correspondance inédite de Victor Jacquemont avec sa famille et ses amis (1824–1832), Précédé d'une notice biographique par V. Jacquemont Neveu et d'une introduction par Prosper Mérimée, Deux tomes, Paris, 1867.

A Paris dans les années 1820, Jacquemont s'était lié d'amitié avec savants, écrivains (en particulier Stendhal) et politiques comme Victor Destutt de Tracy, le fils d'Antoine Destutt de Tracy (1754–1836), célèbre philosophe sensualiste qui était le chef des Idéologues, autant d'amis auxquels il écrivait de longues lettres au cours de son voyage en Inde. Jean-Claude Galey, dans l'entrée Hindouisme du Dictionnaire (ci-dessus) comme au séminaire du 8 mars, citait un passage d'une lettre de Jacquemont à Antoine Destutt de Tracy que, précédemment, Marie-Claude Mahias avait placée en exergue à son merveilleux ouvrage, Le Barattage du monde. Essais d'anthropologie des techniques en Inde, Paris, MSH, 2002, p.xi. Il est nécessaire de replacer cette observation dans son contexte historique et philosophique et c'est pourquoi je reproduis in extenso ci-dessous la lettre de Jacquemont à Antoine Destutt de Tracy. C'est un naturaliste qui écrit à un célèbre philosophe sensualiste. Cela explique le mépris affiché pour les «balivernes» de l'Inde classique.

No 87.

A M. DE TRACY, PAIR DE FRANCE, A PARIS.

Mundlesir, sur les bords de la Nerbudda, dans l'Inde centrale, le 25 avril i832.

Cher Monsieur,

Me voici rentré au dedans du tropique, parmi des scènes bien différentes de celles de l'Himalaya! elles sont moins belles et moins variées. Les provinces que j'ai traversées depuis mon départ de Delhi sont occupées par les Anglais, ou ont été souvent visitées par eux; et, malgré ce que je trouve encore à y faire d'observations neuves sur leur histoire physique et naturelle, elles n'ont plus pour un voyageur européen ce charme inexpressible d'une terre nouvelle, qui m'attachait tellement à mes recherches dans la vallée de Cachemyr et les montagnes désertes du Thibet, que mes travaux d'histoire naturelle ne m'ont pas laissé de loisir pour d'autres études. J'ai regretté souvent de n'avoir ni le temps ni les connaissances nécessaires pour rechercher l'origine des peuples divers qui habitent l'Inde. Ils sont tous très-probablement issus du même rameau de l'espèce humaine; et soumis depuis bien des siècles aux mêmes circonstances de climat et de régime, les différences légères d'organisation, qui peut-être distinguaient d'abord leurs variétés originelles, /326/ se sont effacées au point qu'il est à peu près impossible maintenant de saisir chez ces peuples des traits caractéristiques, propres à chacun d'eux. C'est par l'examen et la comparaison de leurs usages domestiques, de leurs rites religieux, et surtout de leurs langages, que l'on doit chercher à débrouiller le mystère de leurs antiques immigrations et de leurs filiations. Cette tâche devrait être accomplie par les Anglais fixés à demeure dans l'Inde. Le colonel Tod l'a tentée récemment à l'égard des Rajepoutes: sa position était la plus favorable à de telles recherches. Cependant si vous avez lu quelques parties de son ouvrage sur le Rajepoutanah, je présume que vous n'aurez guère trouvé d'autre base à ses rapprochemens anthropologiques, que des étymologies forcées du latin et du sanscrit. Au reste, comme je vous l'ai déjà avoué, je suis resté entièrement étranger à cette langue, je n'en connais que ce que connaît du latin un Anglais qui ne l'a pas appris, c'est-à-dire des mots isolés, parce que l'indien vulgaire que je parle a emprunté son vocabulaire, partie du sanscrit, partie du persan, de l'arabe et du turc; de même que le latin a fourni, depuis huit siècles, à la langue anglaise plus de la moitié de son vocabulaire actuel, lequel d'abord était exclusivement saxon et gaélique.

Malgré mon ignorance, je tiens le sanscrit pour n'avoir guère d'intérêt que sous un point de vue philologique. On en a déjà trop traduit sans aucun avantage pour les sciences et pour l'histoire, pour /327/ qu'il soit permis d'espérer beaucoup des traductions futures. Il en est de même du thibétain, dont un savant Hongrois, M. Csomo de Koros, préparait un dictionnaire et une grammaire avec les Lamahs de Kânum, quand je visitais cette partie de l'Himalaya. J'eus alors, malgré mon indignité, l'honneur d'habiter un temple célèbre au Thibet par les trésors littéraires qui y sont renfermés. M. de Koros venait souvent avec l'évêque lamah (je dis évêque, parce que le prêtre thibétain était crossé et mitré comme nos prélats); il me montra plusieurs centaines de volumes, imprimés grossièrement avec des caractères en bois, dans les grands monastères de la Tartarie chinoise. Un de ces ouvrages qui passait pour le plus admirable de tous, et que l'on a pompeusement décoré à Calcutta du titre d'Encyclopédie thibêtaine, n'avait pas moins de cent vingt volumes. A ma prière, M. Csomo me traduisit le titre de plusieurs; or, les dix-neuf premiers volumes ne traient que des attributs de la divinité, dont le premier est l'incompréhensibilité; ce qui, à mon avis, peut dispenser de la recherche des autres. Le reste est un mélange de théologie, de mauvaise médecine et d'astrologie, de légendes fabuleuses et de métaphysique. Cet épouvantable galimathias n'a pas même le mérite de l'originalité. Il parait n'être, comme la plupart des livres thibétains, qu'une traduction ou compilation du sanscrit, faite il y a cent cinquante ans, lorsque les persécutions religieuses d'Aurung-Zèb firent /328/ passer au Thibet un grand nombre de Bramines de Bénarès.

M. Csomo de Koros qui, lors de mon passage à Kânum, avait presque terminé ses travaux philologiques, se préparait à passer dans l'Inde pour y en porter le résultat: son dictionnaire et sa grammaire thibétaine. Je lui demandai si, en offrant aux orientalistes la clef d'une langue nouvelle, il n'avait pas jugé à propos de leur présenter aussi quelques traductions choisies de livres thibétains, afin de leur donner un avant-goût des plaisirs littéraires ou des connaissances solides que leur lecture pouvait promettre. Il me répondit que non, et je pensai qu'il avait raison; car ce serait assez, j'imagine, du titre des principaux ouvrages de la Bibliothèque sacrée de Kânum, pour guérir radicalement de toute velléité thibétaine les Allemands les plus creux. Le pauvre homme, depuis un an, est à Calcutta, où il se désole de n'avoir pas encore trouvé un curieux désoeuvré qui voulût apprendre la langue des Lamahs. Dieu nous garde du thibétain! Je suis indigné de voir ce fatras théologique; cosmogonique, et soi-disant historique., emplir la plus grande partie des ouvrages dont l'Inde est le sujet. Nous prenons ainsi en Europe une idée complètement fausse des véritables habitudes intellectuelles des peuples indiens: nous les croyons généralement disposés à une vie ascétique et contemplative; et, sur la foi de Pythagore, nous continuons à les regarder comme fort occupés des métamorphoses de leur âme après la mort. Je vous assure, /329/ Monsieur, que la métempsycose est le moindre de leurs soucis. Ils labourent, ensemencent, arrosent leurs champs, moissonnent, et recommencent ainsi; travaillent, mangent, fument et dorment; sans avoir ni le goût ni le temps de s'occuper de ces balivernes qui ne les rendraient que plus misérables, et dont l'immense majorité d'entre eux ignore jusqu'au nom.

Ce n'est qu'à mon retour en France que je pourrai vous entretenir à loisir de ce pays singulier. Si le bonheur qui m'a accompagné depuis le commencement de mon voyage, ne me manque pas pour le terminer, Ce plaisir m'est réservé dans une couple d'années. Mon père, peut-être, m'en voudra un peu de ne lui apporter aucun système bien profond de métaphysique indienne: mais j'ai sur le Gange un bateau qui descend maintenant de Delhi à Calcutta, chargé de choses beaucoup plus réelles que les Essences réelles, des archives de l'histoire physique et naturelle des contrées que j'ai visitées jusqu'ici; et si ces collections, qui m'ont coûté tant de travail à former, arrivent, comme j'ai tout lieu de l'espérer, sansaucun accident à Paris, j'y trouverai à mon retour de quoi m'applaudir d'avoir confiné mes recherches à l'objet spécial de mon voyage.

Adieu, cher Monsieur. Mes dernières lettres d'Europe sont fort anciennes, et j'en attends incessamment de nouvelles. Si ma lettre de Cachemyr ne s'était pas égarée, si elle vous était parvenue, et si en /330/ arrivant à Bombay j'y trouvais en réponse quelques lignes de votre souvenir, faut-il vous dire quelle serait ma joie! Adieu encore; adieu, cher Monsieur. Croyez que je reconnaîtrai, toute ma vie, par les sentimens d'un fils, l'affection paternelle dont j'ai eu le bonheur de recevoir de vous tant de marques dans ma jeunesse. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Jacquemont, Correspondance, 1835, Tome 2, pp.325–330.