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Vālmīki et la Bhakti
De śoka (la douleur) à śloka (le verset poétique)
Cri de douleur d'un oiseau et naissanc
e du Rāmāyaṇa

Jeudi 24 mai 2018

Julia Leslie [1948–2004], The implications of Bhakti for the story of Valmiki, in Anna S. King and John Brockington, Eds., The Intimate Other. Love Divine in Indic Religions, Hyderabad, Orient Longman, 2005, pp.54–77.

Julia Leslie, A bird bereaved [éploré]: The identity and significance of Vālmīki's krauñca, Journal of Indian Philosophy 26 (1998): 455–487.

Charlotte Vaudeville, Rāmāyaṇa Studies I. The Krauñca-Vadha Episode in the Vālmīki Rāmāyaṇa, Journal of the American Oriental Society, Vol.83, No.3 (Aug.–Sep., 1963), pp.327-335.

Les deux épopées sanskrites relèvent de deux genres littéraires différents. Le Mahābhārata est un itihāsa, Histoire par excellence et la matrice de mille et une histoires; il est composé sur le modèle des upakhyāna, «récits à épisodes»; la narrativité y est générative. Le Rāmāyaṇa est ādikāvya, le Poème par excellence et le premier de tous les poèmes; la narrativité y est germinative.

Dans les premiers chants du Rāmāyaṇa, trois éléments du récit symbolisent sa structure germinative: 1°) la métalepse narrative (au sens de Gérard Genette) faisant des fils de Rāma, Lava et Kuśa, les disciples de Vālmīki et les premiers bardes, qui viennent à sa cour chanter devant lui ses propres exploits; 2°) l'image du myrobolan et la vision dans laquelle Vālmīki embrasse la totalité des tribulations de Rāma «comme un āmalaka [myrobolan] dans le creux de la main» [Rāmāyaṇa 1.3.6]; et 3°) le premier épisode adventice dans lequel un niṣāda [membre d'une tribu vivant dans la forêt] tue le mâle d'un couple de grues Sarus qui faisaient l'amour; la femelle éplorée lance un cri de douleur en forme de śloka [distique de 4x8 syllabes] que Vālmīki fait germer en 24000 versets; c'est la naissance de la poésie.

Sur les deux premiers éléments, la métalepse narrative et l'image du myrobolan, voir:

http://orfeo.tessitures.org/arts-de-parole/narrativite/ramayana-reverie-inaugurale/

Je me limite dans ce qui suit à l'épisode dans lequel la poésie naît du cri de douleur d'un oiseau.

Pour un hindou fidèle du dieu Kṛṣṇa, Rāma est à la fois homme et dieu, il est à la fois un parfait représentant humain du Dharma et le dieu Kṛṣṇa incarné auquel les fidèles sont émotionnellement liés par cette forme dévotionnelle ou piétiste de la religion hindoue qu'on appelle la Bhakti (religion de dévotion). En conséquence, pour un fidèle hindou, Vālmīki, auquel la Geste de Rāma fut révélée sous la forme d'une Vision inaugurale en même temps qu'il recevait des dieux la mission de la transmettre par la parole, est d'essence divine. Métalepse narrative exemplaire: Vālmīki, l'auteur ou plus exactement l'énonciateur du Rāmāyaṇa, est l'un des protagonistes de l'histoire qu'il raconte, il est le pieux ascète auquel Rāma confie Sītā qu'il a exilée et auquel Rāma demandera in fine de témoigner de la pureté de Sītā.

Mais cette version sanskrite et orthodoxe des choses est en contradiction avec des versions modernes de la Geste de Rāma composées et chantées en diverses langues vernaculaires, dans lesquelles Vālmīki, dans la première partie de sa vie avant la conversion qui le conduisit à amender sa conduite et se rendre digne de la révélation et de la mission divines qu'il allait recevoir, était un voleur, une brute et un bandit chassant et se cachant en forêt. Cette légende fut en 2000 à l'origine d'une controverse à Birmingham (U.K.) au sein de la diaspora Punjabi, que nous rapporte Julia Leslie (2005). Les uns voyaient un blasphème dans cette peinture de Vālmīki en bandit de la forêt; les autres y voyaient une rédemption édifiante, l'histoire exemplaire d'une conversion de Vālmīki au Dharma et à la Bhakti. Julia Leslie (2005: 71) conclut à juste raison que «toutes ces légendes sur la jeunesse de Vālmīki ne prennent leur plein sens que dans le contexte des développements plus récents de la Bhakti». Cette légende du jeune Vālmīki bandit de la forêt se convertissant à la vertu et à la dévotion n'apparaît pas dans le Rāmāyaṇa sanskrit, que Madeleine Biardeau date du premier siècle avant J.-C. et qui est le texte inaugural de cette réforme de l'hindouisme qu'on appellera ensuite la Bhakti.

Et pourtant! Au tout début de l'épopée, l'épisode adventice dans lequel un niṣāda tue, froidement, gratuitement et avec cruauté, le mâle d'un couple de grues Sarus qui faisaient l'amour, est à mettre en parallèle avec ce détail que relève Leslie (2005: 59) dans les légendes où Vālmīki le cruel bandit se plaît à tuer d'un coup de fronde des oiseaux inoffensifs. Dans un précédent article (1998), en croisant avec maestria la philologie, l'histoire naturelle et les observations ethnographiques, Julia Leslie avait identifié sous le nom sanskrit de krauñca la grue Sarus (Sarus crane), dont le chant caractéristique est à l'origine de l'invention par Vālmīki du śloka. Elle rejoignait Charlotte Vaudeville (1963) dans l'interprétation d'ensemble de la valeur emblématique de ce chant d'oiseau éploré pour l'épopée tout entière. Leslie (1998: 476):

As Vaudeville puts it, Vālmīki's śloka is the song of that lamenting bird (1963: 333). Appalled by the death of the male and deeply affected by the female's sorrow, the poet yields to his grief. Lost in that shared emotion, he spontaneously joins in her song, chanting the śloka again: Mā niṣāda … The long vowel sounds echo the notes of the keening crane. Encouraged by Brahmā, filled with wonder at what that dreadful moment has created, Vālmīki and his disciples chant the śloka again and again (Rāmāyaṇa 1.2.28, 38). Thus the sad trumpeting of the Sarus Crane mingles with the poet's composition and recitation of the epic form. Her torment, symbolising the separation of the beloved wife from her lord, becomes woven into the very fabric of the poem, merging with the tale it tells, warning of the suffering to come. At the heart of the Rāmāyaṇa, therefore, lies not Rāma's adventure – nor indeed Rāma's own despair at Sītā's disappearance – but Sītā's pain and, woven into it, the insurmountable anguish of the Sarus Crane.