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Agnisākṣi — 2
Engagement politique et destin

Mercredi 6 avril 2011

Les récits de fiction en malayalam qui me donnent le contexte historique, social et politique d'une réflexion sur les questions philosophiques de la réincarnation, du poids des actes, du renoncement au monde ou de la non-existence du soi, dans Kayar, Pandâvapuram, Les Légendes de Khasak ou Agnisâksi, sont tous ancrés dans l'histoire politique contemporaine avec en toile de fond les luttes pour l'Indépendance et l'action militante auprès de Gandhi, mais ils ne sont pas tous imprégnés d'une atmosphère religieuse hindoue comme c'est le cas dans Agnisâksi, où la dialectique entre le politique et le religieux, entre l'engagement (responsabilité) et le destin (le cycle des renaissances), entre l'histoire et la philosophie est particulièrement mise en valeur.

Quelles sont les règles d'écriture et de style qui rapprochent et inversement différencient le romancier de l'historien? — A l'historien le référentiel, au romancier l'indexical.

L'historien fonde son récit sur une chronologie et des documents d'archive et privilégie la fonction référentielle du langage. Le romancier, au contraire, prend des libertés avec la chronologie et raconte les événements du point de vue d'un narrateur distinct de l'auteur ou de l'un des personnages du roman qui se souvient et se parle à lui-même: pensées rapportées, style indirect libre et privilège donné à la fonction indexicale du langage.

«À quel type de savoir l'écriture de l'histoire au sein de la littérature romanesque de la fin du XXe et du début du XXIe siècle peut-elle prétendre? Pour répondre à cette question, je partirai du constat que le roman contemporain démarque presque systématiquement une particularité du modèle historiographique – le dédoublement documents/récit dont Michel de Certeau avait formulé la règle dans L'écriture de l'histoire [Paris, Gallimard, [1975] 2002, p.111]:

«Se pose comme historiographique le discours qui «comprend» son autre – la chronique, l'archive, le document – c'est-à-dire celui qui s'organise en texte feuilleté dont une moitié, continue, s'appuie sur l'autre, disséminée, et se donne ainsi le pouvoir de dire ce que l'autre signifie sans le savoir. Par les «citations», par les références, par les notes et par tout l'appareil de renvois permanents à un langage premier (que Michelet nommait la «chronique»), il s'établit en savoir de l'autre. Il se construit selon une problématique de procès, ou de citation, à la fois capable de «faire venir» un langage référentiel qui joue là comme réalité, et de la juger au titre d'un savoir. [...] Sous ce biais, la structure dédoublée du discours fonctionne à la manière d'une machinerie qui tire de la citation une vraisemblance du récit et une validation du savoir. Elle produit de la fiabilité.»

Dans le modèle du texte «feuilleté» invoqué par M. de Certeau, la légitimité du discours historiographique repose sur le fondement de la chronique qui «joue comme réalité».» Emmanuel Bouju, Exercice des mémoires possibles et littérature «à-présent». La transcription de l'histoire dans le roman contemporain, Annales HSS, mars-avril 2010, n°2, pp.417–438.

La distinction entre personnage («animateur» dans le format de production de la parole selon Goffman), narrateur (qui correspond à «l'auteur» dans la production de la parole selon Goffman) et auteur (le responsable du récit et de sa mise en forme de discours) est propre à la fiction et n'existe pas dans l'historiographie. Cette distinction est pour nous centrale. Mais plus encore, contrairement à ce que suggère le critique littéraire que je viens de citer, la fonction énonciative de narrateur n'est pas indispensable au récit romanesque; il suffit que l'histoire soit racontée du point de vue de l'un des personnages.

Double commentaire sur la lecture d'Agnisâksi

L'histoire est racontée du point de vue de l'un des personnages, Thankam (Mrs. Nayar) et l'interprétation qu'elle propose inconsciemment des événements de cette histoire est tour à tour «objective» (histoire de différents engagements dans l'action politique et sociale) et «subjective» (prises de position sur la responsabilité et le destin des personnages de l'histoire y compris elle-même). Le lecteur reçoit le récit comme tour à tour objectif et subjectif, et donc susceptible d'un double commentaire.

Expliquer Nayars et Nambudiris, l'émancipation des femmes au Kerala dans la première moitié du XXe siècle et l'engagement politique dans le mouvement «Quit India», c'est là le commentaire historique, social et politique. Expliquer comment l'enfermement et le désespoir conduisent non pas à l'engagement politique, qui n'est que temporaire et provisoire — chez Devi dans Agnisâksi comme chez Kesavan dans Kayar ou chez Ravi dans Khasak — parce qu'il libère de l'enfermement mais ne soigne pas le désespoir, mais à prendre la Route, autrement dit une décision philosophique et religieuse.

Le commentaire historiographique se compose de documents à l'appui et d'analyse structurale des institutions comme les mariages nayar. Le commentaire littéraire et philosophique met en évidence les faits de style à commencer par le style indirect libre.

Récit politique et récit intimiste

Comparons deux échantillons dont l'un ressortit du récit politique (Chap.13, pp.95ss. Récit de Kalyani Devi), et l'autre du récit intimiste (Chap.15, pp.117ss. Don du Tali de Devaki à Devu). Ils sont très différents par le style et par la façon dont l'auteur introduit l'intrigue, le déroulement des événements.

Kalyani Devi, une vieille institutrice qui enseigne le hindi aux enfants de Mrs. Nayar, est si l'on peut dire un personnage «cheville», introduit pour les besoins du récit. Littérature romanesque ordinaire et personnage sans consistance, bien que des traits secondaires viennent lui donner une couleur sepia (par exemple elle se met à rêver, bas de la p.95). L'essentiel est cependant le récit qu'elle fait à Mrs. Nayar de la carrière politique de Devaki Manamballi [Devi Bahen].

Le récit du don du Tali dans lequel la romancière utilise astucieusement le procédé littéraire du roman épistolaire (lettre de Unni à Thankam, lettre de Devaki à Unni) est enchâssé dans un flot de souvenirs (littérature du courant de conscience, flux of consciousness) à un moment où Mrs. Nayar (Thankam) est en catalepsie, moment borné par la transition du Chap.14 au Chap.15 (pp.111–112, du style direct au style indirect libre) et la fin du Chap.15 lorsqu'elle revient à elle au sortir d'un évanouissement (pp.119–120).