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Une Nouvelle Héloïse en malayalam

Séminaire du Jeudi 5 avril 2012

Quelle est l'originalité de ce romancier, O. Chandu Menon, où se situe son originalité d'artiste créateur par rapport au répertoire, au style, à la rhétorique, aux dialectes (positions et situations des locuteurs) et aux registres (lieux et contextes d'emploi de la langue) qu'il partage avec ses lecteurs au sein de sa communauté de parole? — Je réponds en pointant son lien original au Romantisme européen, fortement articulé dans la Préface à la première édition d'Indulekha, et plus exactement, si nous précisons les comparaisons historiques, son lien à la sensibilité préromantique de l'Epoque des Lumières en Europe. Un lien d'abord construit sur l'oralité complétant l'écriture, la narration in performance, le sacre de l'écrivain comme virtuose de la narration lettrée.

Circonstances de ces débuts de la modernité. Lorsqu'il se met à lire des romans anglais:

PREFACE TO THE FIRST EDITION

I began to read English novels extensively after I left Calicut in the end of 1886, and I then devoted all the leisure which my official duties left me, to novel reading.

Son épouse le presse de lui traduire oralement ces romans.

At last it happened that one of these individuals was greatly taken with Lord Beaconsfield's "Henrietta Temple," and the taste then acquired for listening to novels translated orally, gradually developed into a passion. The importunity of this personage in the matter was so great that I had seldom time to read a book on my own account. Occasionally, even when I was alone and studying a treatise on law, my friend (mistaking it for a novel) would come and tease me saying, "There again, you are reading a novel to yourself. I must have it translated orally".

Il s'aperçoit que traduire par écrit est impossible, preuve qu'une traduction qui passe la rampe est une performance, puisque qu'elle doit être gestuelle.

I find no great difficulty in communicating to my friends who are ignorant of English, a fairly accurate idea of an English novel by means of an oral rendering, but I think it is wholly impossible to transmit a correct impression of the story through a written translation. The reason of this is that, when the translation is written, a mere string of words is presented to the mind, and this alone is insufficient for the purpose. In translating orally, the true force of English expressions is, at times, maintained, but the narrative, as a whole, can be rendered intelligible only by elucidating, with the help of much commentary, the details appropriate to each incident as it is related, by supplementing the pronunciation of words and by gesture and expression.

La force effective (les effets illocutoires) de l'anglais passe la rampe de moment en moment, lorsque la traduction est complétée de détails, d'exemples, de commentaires ajoutés oralement, et que le sens des mots est explicité par des gestes et les intonations de la voix.

If a professedly literal translation were interpolated with such details, explanation and commentary, then there is no doubt that the work, as a translation, would be completely ruined. Moreover, another obstacle is that any attempt to reproduce literally in a written translation into Malayalam, the love passages with which English novels abound must necessarily be far from happy.

Traduction plus littérale: Si on traduisait seulement en malayalam les seuls passages d'un roman anglais où le sringara-rasa [l'émotion amoureuse] est dominant, ils ne seraient pas particulièrement attractifs. [Parce que ce qui suscite l'émotion amoureuse en malayalam tient à des images, des mots et des noms, des saillances totalement absentes en anglais et réciproquement.]

Ce pourrait être simplement une leçon sur les polarités original–traduction, écrit–oral, narration–dialogue, texte–commentaire, parole–geste. C'est aussi une leçon sur le transfert et la greffe d'un monde moral sur un autre monde moral, quand le Romantisme devient Nāyar et malayali. Ce transfert du Romantisme est le début de de la modernité, qui s'établit dans la littérature de fiction en malayalam en mobilisant tour à tour plusieurs courants de pensée venus d'Europe: Evolutionnisme, Réalisme, Communisme, Postmodernes. Mais mon objet n'est pas l'histoire. L'histoire du roman malayalam allant de la décennie 1880 à la décennie 1970, autrement dit d'Indulekha (Chandu Menon) à Kayar (Thakazhi), s'inscrit dans un cadre chronologique clairement découpé par les historiens du politique et me sert à délimiter le monde moral que j'explore à travers les formes expressives de la langue littéraire.

Chandu Menon explique dans la Préface que les futurs lecteurs ignorants de l'anglais qui lui demandaient ce qu'il écrivait étaient aussi surpris de se voir raconter des histoires imaginaires.

While I was engaged in writing this book, some of my friends, who are not conversant with English, questioned me concerning the subject I had chosen. I gave them a brief outline thereof, arid perceived that they did not approve of the new departure I had made. Indeed I know that one individual exclaimed, "What is the use ' of taking all this trouble? If things have never taken place, what is the use of writing a story about them?"

Chandu Menon introduit à la fois le Roman et le Romantisme en racontant les amours contrariées d'une Nouvelle Héloïse. Dans le monde de l'épopée qui jusqu'alors dominait la littérature narrative en malayalam, le récit l'emporte sur les modalités de la récitation. Dans le monde tant romanesque que romantique qu'invente Chandu Menon, la distinction s'impose entre fact and fiction, entre l'intrigue et les événements historiques, entre le contenu du récit (la diégèse) et les modalités de la récitation.

In answer to this, I could offer only one explanation, that most of the books, which the world has seen are story books, and that, while some of these books contain stories which, being styled histories, must be believed, the notion that the events chronicled in the rest ever actually happened, must be rejected altogether or accepted with considerable reserve. Generally speaking, however, the truth seems to be that popular appreciation of a story depends on the skill displayed in its treatment, and is irrespective of the question whether the subject is one of fact or of fiction. Were it otherwise, there would be no reason why the vast majority of books should be so exclusively composed of romance. Men of intelligence, in reading books of this type, do not stop to inquire critically whether the tale is true or imaginary, but the qualities which they demand to rivet their attention are ingenious semblance of reality and elegance in the elaboration of the narration.

Dans ce nouveau monde moral, le surnaturel et le merveilleux n'ont plus leur place, contrairement aux attentes des traditionnalistes qui se demandent quels lecteurs s'intéresseraient à la peinture de la vie quotidienne de notre temps, sans aucune irrution du merveilleux pour créer l'étonnement et le sublime, comme dans l'Opéra ou l'épopée, ou toute la littérature sanskrite:

Others again asked me, while I was employed on this novel, how I expected to make it a success if I described only the ordinary affairs of the modern life without introducing any element of the supernatural.

C'est ici, dans le rapport à la réalité ordinaire, que se justifie la comparaison de Chandu Menon avec Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) et la naissance du Romantisme de la vie quotidienne au XVIIIe siècle, des romans pédagogiques, des romans d'institution de la culture. Julie ou la Nouvelle Héloïse est un roman épistolaire de Jean-Jacques Rousseau paru en 1761. Intitulé à l'origine Lettres de deux amans, Habitans d'une petite ville au pied des Alpes, La Nouvelle Héloïse est un roman philosophique où Rousseau explore les valeurs morales d'autonomie et d'authenticité pour accorder la préférence à l'éthique de l'authenticité contre les principes moraux rationnels: n'accomplir ce qu'exige la société que conformément aux sentiments qui constituent l'identité profonde.

Dans Les Cadres sociaux de la mémoire (Paris, Alcan, 1925; PUF, 1952, p. 31), Maurice Halbwachs prenait comme exemple La Nouvelle Héloïse pour montrer le pouvoir éducatif d'une fiction romanesque; ce n'est pas la fiction qui imite la réalité, mais au contraire c'est la réalité qui imite la fiction. Tout au moins construisons-nous en certaines circonstances une image de la réalité à partir d'une image construite de cette réalité. Dit en termes plus modernes: l'interprétation précède alors le réel, et permet sa construction comme tel. C'est parce que Rousseau a écrit ce roman, dit Halbwachs, que nous pouvons appréhender intellectuellement et plus profondément vivre, éprouver, expérimenter la réalité de manière romanesque, vivre notre rapport à la nature sur un mode sentimental. Notre rapport à la nature n'est donc pas naturel, mais construit, ce construit procède d'une narration.

(31) [Daniel Mornet] a montré que l'ébranlement sentimental qui, à l'occasion de La Nouvelle Héloïse, ouvrit la société du XVIIIe siècle à une compréhension élargie de la nature, fut déterminé en réalité par l'élément proprement romanesque de ce roman lui-même, et que si les lecteurs de Rousseau purent contempler sans aversion, tristesse ou ennui, avec sympathie, attendrissement et enthousiasme, des tableaux de montagne, de forêts, de lacs sauvages et solitaires, c'est que leur imagination les remplissait des personnages que l'auteur du livre avait créés, et qu'ils s'habituaient à trouver, comme lui, des rapports entre les aspects de la nature matérielle et les sentiments ou les situations humaines.

Une autre comparaison pertinente peut être faite avec Jane Austen (1775-1817) dont les romans caractéristiques de la sensibilité des Lumières se situent dans le monde ordinaire de la landed gentry. Chandu Menon, lui aussi, explore les délicatesses du sentiment dans la vie domestique.

Le réalisme dans le roman et la peinture à l'huile

My answer [sa réponse aux traditionnalistes] was this: Before the European style of oil-painting began to be known and appreciated in tbis country, we had, painted in defiance of all possible existence, pictures of Vishnu as half man and half lion, pictures of the deity of the chase, pictures of brute-headed monsters, pictures of the god Krishna, with his leg twisted and twined into postures in which no biped could stand and blowing a cowherd's horn, pictures of Ananthan wearing a thousand cobra-hoods, pictures of gigantic demons, and all these executed with a touch and colouring so coarse as to banish all idea of chiaroscuro, perspective and proportion. Such productions used to be highly thought of, and those who produced them used to be highly remunerated, but now they are looked upon by many with aversion.

Comparer O. Chandu Menon à Raja Ravi Varma ( 1848–1906), surtout célèbre pour ses tableaux représentant des scènes du Mahābhārata et du Rāmāyana, qui en même temps, témoigne d'un début d'intérêt pour la vie quotidienne:

 

ravivarma

There Comes Papa (1893)

The Lady in the picture is Mahaprabha Thampuratti of Mavelikara,
the artist's daughter and mother of HH Sethu Lakshmi Bayi

Réalisme dont Chandu Menon affirme s'inspirer:

A taste has set in for pictures, whether in oil or water colours, in which shall be delineated men, beasts, and things according to their true appearance, and the closer that a picture is to nature the greater is the honour paid to the artist. Just in the same way, if stories composed of incidents true to natural life, and attractively and gracefully written, are once introduced, then by degrees the old order of books, filled with the impossible and the supernatural, will change, yielding place to the new.

The old order of books, l'Ancien Régime en littérature, va disparaître au profit d'une nouvelle sensibilité collective.