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La Nature et le lien entre les créatures en malayalam
V.O. Vijayan, Les légendes de Khasak, chapitre IX

Traduction révisée le 18 janvier 2011

Comment sont formulées en malayalam l'idée de lien naturel, les images associées au principe d'une amitié pour toutes les créatures, ou tout simplement la façon dont les gens ordinaires, dans l'une ou l'autre des langues locales, parlent de la Nature? Pour donner une idée concrète de l'expérience vécue et de la façon dont les gens ordinaires pensent et disent leur place dans la Nature, j'utiliserai, comme je l'ai fait depuis plusieurs années dans le cadre des scénographies de la voix, des dialogues ou des récits mis en scène dans la littérature. Les justifications de cette méthode de travail anthropologique et linguistique ont été fournies dans plusieurs séminaires précédents. J'ai choisi le chapitre IX dans Les Légendes de Khasak [Khasâkinte itihâsam] de V.O. Vijayan (1969), l'un des plus célèbres romans contemporains, très bien traduit par Dominique Vitalyos (Paris, Fayard, 2004).

Je lirai intégralement le récit d'une leçon de sciences naturelles qui commence par le ménage des toiles d'araignée et dont l'épilogue se compose d'un hymne à Krishna que Ravi, qui se repose après la classe, entend chanter dans le lointain. Le héros, Ravi, est étranger au terroir; il a pris la route (forme de renoncement qui se termine par son suicide à la fin du roman), et il a échoué momentanément à Khasak, un petit village de la région de Palghat, où il est maître d'école. Le maître passionne les enfants en leur racontant des histoires tirées du grand livre de la Nature; mais on va voir que l'échange est réciproque car il apprend d'eux les légendes locales.

Texte malayalam et traduction française du passage étudié:

khasak58-62_mal.pdf

khasak78-85_fr.pdf

Les quelques citations ci-dessous, avec l'original en malayalam et un début d'analyse lexicale, illustrent plusieurs faits importants du point de vue anthropologique, linguistique et philosophique. C'est d'abord la forte présence des mots sanskrits dans la langue ordinaire. C'est ensuite la place faite aux doctrines philosophiques de la réincarnation et de la rétribution des actes et la traduction de ces doctrines en images et en récits impliquant des animaux et des végétaux jusqu'à la personnalisation du Champaka (l'arbre Michelia champaka) qui parle à une petite fille, sa sœur qui l'a oublié: histoire ici racontée pour émouvoir les petites filles de la classe. Il y a donc une mise en scène de thèmes philosophiques, une philosophie du lien naturel in performance et dans la langue vernaculaire. C'est enfin la diglossie, la surimposition de vers sanskrits au récit en malayalam dont la traductrice manque la traduction en occultant le code-switching et le passage de la prose malayalam au sanskrit versifié qui est dans la version originale.

1

Dans les histoires racontées jusqu'alors, personne n'avait mangé qui que ce fût. Il en va pourtant ainsi dans la nature (pakṣe, prakṛtiyil aṅṅineyāṇennụ), expliqua Ravi. Ce commentaire laissa les enfants insatisfaits (tuptippeṭuttiyilla). Jusqu'au moment où Karouv commenta:

— C'est l'effet du karma, Saar ("karmmapalavānụ, sār").

aṅṅine = de cette façon, ainsi

āṇụ = est (copule)

> littéralement: mais (pakṣe) il (eṇṇụ) en est (āṇụ) ainsi (aṅṅine) dans (-y-il) la nature (prakṛti)

tṛpti = satisfaction

peṭuttuka = provoquer; donner (satisfaction)

palavam = fruit, donc littéralement: le fruit du Karma (et ce sont les enfants qui parlent!)

2

Tous les Khasaki, même les Ravouttar musulmans, partageaient la croyance en la réincarnation des âmes.

mariccāl vīṇṇuṃ piṟakkumenna satyaṃ khasākkile rāvuttanmār pōluṃ sammaticcu.

mariccu = la mort

vīṇṇuṃ = à nouveau, de façon répétée

piṟakkukka = naître

satyam = vérité, doctrine

pōluṃ = même (les Râvuttar)

sammatam = acceptation, approbation

sammatikkuka = approuver, consentir à

— On renaîtra tous huit-pattes, lança Kounniamina.
— Et Mollakka la plus grosse de toutes!
— Pourquoi donc?
— Le karma [répondit Kounniamina]. On a tué, et l'effet du péché doit s'éliminer.

ī konna pāvaṃ tīraṅṅē?

Littéralement: Ce (ī) on a tué (konna) péché (pāvaṃ) ne doit-il pas s'éliminer?

konna = tué > konna pāvaṃ = péché d'avoir tué

tīruka = s'épuiser, s'éliminer

[Je remercie Dominique Vitalyos de son indulgence pour le contresens que j'avais commis sur cette phrase et d'une lumineuse explication]

…………………………………………………………………………………

Ainsi prit fin l'épisode de la rétribution des actes. Les sciences naturelles, en revanche, figuraient au programme que Ravi était tenu d'enseigner,

karmmaparamparakaḷuṭe katha iṅṅane avasānicceṅkiluṃ jantuśāstrattilēykku kaṭakkān ravi bāddhṛsthanāyi.

L'histoire des successions en série du Karma se termina ainsi, mais (eṅkiluṃ) Ravi était tenu d'aborder l'étude des sciences naturelles (jantuśāstra)…

parampara = succession en série

avasānikkuka = se terminer, prendre fin

bāddhṛsthan = obligé, tenu de

kaṭakkuka = passer à, entrer dans

ēykkuka = lier avec, joindre à

3

Le lézard des jardins absorbait le sang des humains. Il n'avait pas besoin d'être en contact avec eux et de boire, il lui suffisait de les regarder pour que le sang, transporté par le vent, lui parvienne. Au moment où il l'avalait, il secouait la tête avec son air méchant et sa crête à pointes. Alors on pouvait voir son cou rougir et enfler. De plus, le lézard des jardins happait les libellules porteuses de la mémoire des morts. A Khasak, aucun enfant n'attrapait de libellules, à l'exception d'Appoucol'bri, mais il était un peu simplet, il ignorait tout de la transmigration des âmes. Lorsqu'ils faisaient boire de l'alcool aux lézards, les enfants prenaient leur revanche sur l'enchaînement des existences en bloquant le processus.

…………………………………………………………

Les preta possédaient les humains en s'introduisant dans leur corps. Pour exorciser ces personnes, on utilisait des lézards qui devenaient à leur tour le véhicule des esprits.

4

— Si, tu m'oublieras. Car ainsi va l'histoire des enchaînements du karma. Toute de séparations et de douleurs. L'amour n'y a pas de place.

La cadette s'en fut, l'aînée demeura seule dans la vallée du soleil couchant. Elle se déposa sur la terre accueillante, planta ses racines dans l'humus ancestral, but le lait de la mort et de la mémoire. Il lui poussa d'abord une tige vigoureuse, puis des branches qui peu à peu s'étalèrent et se multiplièrent dans la lumière. Un jour, une fillette aux yeux cernés de khôl, des clochettes d'argent tintant à ses chevilles, descendit dans la vallée pour y cueillir des fleurs. Lorsque l'enfant courba vers elle une branche du beau champaka solitaire, l'arbre murmura: « Tu vois, petite soeur, tu m'as oubliée ... »

5

Ravi s'allongea sur sa chaise de planteur et ferma les yeux,

ravi kaṇṇucimmi [clignant des yeux] kasēlayil [sur la chaise] cāriyirunnu [s'assit].

cimmuka = to wink, to blink

kasāla, kasēra, kasēla < portugais Cadeira = chaise (objet colonial)

humant les effluves d'encens qui imprégnaient l'air du soir.

cuṟṟiluṃ dhupakkaṭṭiṇe maṇamuyarunnu.

Accompagné de cymbales et de clochettes… || Le texte en prose malayalam se termine ici.

littéralement: "On faisait résonner les cymbales et les clochettes"

cēṅṅalayuṃ kuṭamaṇiyuṃ muḻaṅṅunnu.

cēṅṅala, cēṅṅila = round plate made of bell-metal used as a gong

kuṭamaṇi = pot (kuṭam) à clochettes (maṇi)

muḻakkuka = to make a loud resounding sound

A partir de la phrase suivante, citation d'un hymne à Krishna en sanskrit. La traduction occulte ce passage de la prose au poème versifié et du malayalam au sanskrit.

D. Vitalyos: —

«montait un hymne en sanskrit aux incarnations de Vishnou qui ponctuaient inlassablement les cycles du temps.

«Le poisson mettait les védas en lieu sûr, la tortue servait de base à l'axe du monde,
le sanglier remontait des eaux la Terre engloutie, ………………………………………»

Texte original: — (sanskrit)

vedân uddharate jagan nivahate
bhûgolam udbhibhrate
daityam dârayate balim chalayate
ksatraksayam kurvate
paulastyam jayate halam kalayate
karunyam âtanvate
mlecchân mûrcchayate dasakrtikrte
krsnâya tubhyam namah.

ud-DHR- dharate = il vient au secours, il est le sauveur (des Védas)

â-TANvate = il étend, il répand (la compassion)