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Disparitions et réapparitions
Saṃsāra et fiction narrative

Sētu, Pāṇḍavapuraṃ (1979), livre-culte en malayalam

Mercredi 23 février 2011

Sētu publia Pāṇḍavapuraṃ en 1979 et l'on peut supposer que la scène se passe au cours des années soixante dans une petite ville de l'ancien royaume de Cochin disposant d'une gare de chemin de fer. Devî, une femme nâyar abandonnée par son mari, s'invente des amants visiteurs. Deux caractéristiques des mariages traditionnels chez les Nâyar du Kerala motivent cette histoire: les maris visiteurs, et les épouses abandonnées. Dans ce système de parenté à résidence matrilocale, les hommes n'étaient jamais qu'en visite chez leur femme, qu'ils abandonnaient d'ailleurs du jour au lendemain sans états d'âme.

Kunhikkuttêttan a disparu sans laisser de traces. Devî, abandonnée, sombre dans un délire hallucinatoire en inventant une ville imaginaire, Pândavapuram où son mari (dit-elle) est parti trouver du travail; elle passe ses journées à la gare attendant ses amants — substituts du mari disparu — qui viennent de Pândavapuram lui rendre visite et qu'elle éconduit en rêve l'un après l'autre.

Le récit faisant alterner les hallucinations racontées au style indirect libre et la réalité de la vie ordinaire au Kerala épouse la dialectique du Saṃsāra et de la Māyā: chacun de nous est destiné à disparaître de ce monde-ci et réapparaître dans une autre vie qui n'est illusion que pour les esprits forts.

Pāṇḍavapuraṃ invite à philosopher à travers la fiction narrative. Le temps du récit est ambigu. Il se situe certainement dans les premiers jours du délire, dans une durée nécessairement brève où ses collègues (elle est institutrice) et ses élèves s'interrogent sur ce qui arrive à Devî et espèrent encore la voir revenir à l'école; elle est restée seule avec son petit garçon, Raghu, qui attend le retour de son père. Le récit se situe à un moment où l'imaginaire n'est pas encore figé dans l'objectivité du délire, moment privilégié où la fiction est un instrument de connaissance philosophique.

L'alternance entre les pensées rapportées au style indirect libre (le rêve, le délire, les souvenirs fragmentés) et les petits faits vrais de la vie quotidienne illustre la doctrine du Saṃsāra: Disparaître et réapparaître, d'une vie à une autre, d'un espace-temps à un autre espace-temps, de l'espace du dehors à l'espace du dedans. Disparitions — prendre la fuite, abandonner sa femme et ses enfants, renoncer à sa position sociale et prendre la Route ou simplement trouver la mort de quelque façon que ce soit — puis réapparitions dans un autre monde (la ville de Pândavapuram) ou dans le rôle d'un personnage de substitution (un amant visiteur).

C'est aussi la reconstruction par la littérature d'une situation canonique de la Māyā: la réalité (les choses du Kerala, les gens de l'entourage de l'héroïne) est enchâssée dans la fiction. Un procédé utilisé en permanence, que j'appelle l'iconicité du langage, est l'énonciation des noms propres — noms de personne comme Kuññikkuṭṭēṭṭan et noms de lieu comme Pāṇḍavapuraṃ — et l'emploi d'une terminologie technique traditionnelle désignant les institutions et les choses du Kerala; ces noms et ces termes inscrivent la réalité environnante dans le délire de l'héroïne et fonctionnent si l'on peut dire comme des indexicaux à l'envers. Je veux dire que, inversement à l'indexicalité d'un énoncé entaché de subjectivité par la présence des pronoms et des adverbes, le délire (le monde imaginaire que construit l'héroïne) est ici lesté de réalité par la présence des noms propres et des termes traditionnels.

Le lecteur est conduit à inverser le sens du regard qu'il porte sur cette histoire et considérer la réalité à partir du délire; ce n'est qu'un premier exemple qui sera complété de beaucoup d'autres dans les prochaines semaines. Chaque séminaire part de thèmes et concepts illustrés par des dialogues ou des récits anciens (Upanisads, Milindapañha), modernes (Sankara) ou contemporains (littérature malayalam).