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«Paramu Asan allait à Kāśī»
Style indirect libre et pluralité des mondes vécus

Jeudi 9 janvier 2014

La littérature romanesque des années 1930 à 1970 en langue malayalam relève du Réalisme. Thakazhi est influencé par une forme de Réalisme européen où les choses de la vie sont iconiques de part en part. Humilité, insignifiance, trivialité des histoires de vie dont le tragique et le grandiose sont déplacés des actions ou des pensées vers les petits détails, les petits faits vrais, la futilité des petites choses, the materialistic details. On rabat les Grandes choses (le Renoncement) sur des anecdotes (le réflexe de Kalyani de se dénuder pour échapper à la mort).

C'est ainsi qu'il faut voir la décision à la fin des années 1880 de Paramu Asan de prendre la route. Le monde où les Nayar régnaient sur le Kuttanad s'écroule, la famille Shillantippilil est condamnée à perdre son statut d'intellectuels respectés. La fille la plus brillante, la préférée du maître a été séduite, est une femme perdue. La narration progresse par des scènes tragicomiques, c'est-à-dire comiques pour le lecteur d'aujourd'hui mais tragiques pour les protagonistes.

La première scène de cette histoire, mais qui vient en second au chapitre 15 de Kayar, parce que Thakazhi subordonne la chronologie à la logique narrative, est la scène de la bibliothèque du Taravad où Paramu Asan, le Karanavan qui a droit de vie et de mort sur les membres de la Maison nayar, venu chercher un manuscrit d'astrologie pour préparer un débat entre pandits tombe inopinément sur Kalyani enceinte. Cette première scène est indissolublement comique et tragique. La seconde scène, qui vient ensuite dans la chronologie mais que l'écrivain a placée en incipit au début du chapitre (technique empruntée aux romanciers européens comme Maupassant ou Tolstoi), est la scène de la décision de Renoncement, qui prend elle aussi une forme tragicomique. Le tragique du Renoncement, un suicide social, se fond dans la théâtralité du costume et de la gestuelle. Le kitsch de la robe safran et du pot à eau tieintroduit dans le récit une dialectique entre le pur et l'impur, entre la vie domestique et le renoncement.

Paramu Asan décide de partir pour Bénarès. Il choisit de prendre la Route et se fondre dans la foule des pèlerins qui, depuis des siècles, parcourent l'Inde en direction de Bénarès. Le nom propre quand le nom de Kāśī vous vient aux lèvres fonctionne comme un mantra: il possède la force instauratrice d'une présence de la ville nommée. Une «ville personne» comme disait Proust: «Mais les noms présentent des personnes — et des villes personnes — une image qui tire d'eux, de leur sonorité éclatante ou sombre, la couleur dont elle est peinte uniformément.» C'est ainsi que fonctionne le nom de Kāśī au début du chapitre 15 de Kayar sous la plume de Thakazhi:

paramu âsân kâsikku pôkunnu. kâsikku pôkân vaZi côdikkêNTa.
jalapâtram tûkkiyiTTu mâRâppum bhêsi, kâvimuntum dhariccu vaTiyum kuttippiTiccu
naTannâl, â yâtra kâsiyil cennettum. vaZivakkil eviteyenkilum
vînaTiññillenkil; atânu kâsiyâtra.

«Paramu Âshân allait à Kâshî. On n'a pas à demander (côdikkêNTa = forme négative polie de l'impératif de côdikkuka "demander") la route (vaZi) pour aller à Kâshî. Il avait suspendu [à son épaule] (tûkkiyiTTu = participe passé <tûkkuka "suspendre") un jalapâtram (pot à eau rituel) et il portait (bhêsi < bhêsuka) un mâRâppu (baluchon), il était vêtu (dhariccu) d'un kâvimunti (la robe <munti> safran <kâvi> du renonçant) et il tenait fermement (kuttippiTiccu) un bâton (vaTi) en marchant (naTânnal <naTakka). Ce (â) voyage (yâtra) aboutirait bien (cenn-ettum < cem "excellent" + ettuka "arriver, atteindre") à Kâshî (kâsiyil). Si toutefois (enkilum) sur la route (vaZivakkil) il ne lui (eviTe) arrivait pas un mauvais (vîn) coup (aTi > vîn-aTinnillenkil = forme de conditionnel): c'est là (atânu) le voyage vers Kâshî (kâsiyâtra).»

kayar

Notons: 1°) Le récit au style indirect libre: «On n'a pas à demander…» et «atteindrait bien Kâshî, si toutefois il ne mourait pas en route…» sont des pensées rapportées; et 2°) Le style répétitif, répétitions des mots Kâshî et vaZi (la Route) dont l'énonciation, selon moi, a une force iconique. Il n'y a pas de différence entre nom propre (Kâshî) et nom commun (la Route).

Deux spécificités importantes de la syntaxe dans l'Inde en sanskrit et dans les vernaculaires: 1 / Les substantifs et les noms propres sont confondus; 2 / Dévaluation des substantifs au profit des verbes.

Frits Staal, Oriental Ideas on the Origin of Language, Journal of the American Oriental Society, Vol.99, No.1 (Jan. - Mar., 1979), pp.1–14 [Presidential Address, 1978]:

(Staal, 9) Sanskrit does not distinguish between names and nouns—at least outside grammar. Both are called nâman, which is directly related to Greek /onoma/ and Latin nomen. The Indians therefore did confuse names and nouns. However, it did not matter much. In India, language is not something with which you name something. It is in general something with which you do something. Therefore, performatives, speech acts and pragmatics all developed in India, and verbs are at least as important as nouns. Though nouns are occasionally confused with names, both were regularly distinguished from other kinds of words and parts of speech.

Les noms (nâman), noms propres autant que noms communs, sont de l'ordre du discours et de la description du monde sensible. Ils jouent un rôle moins important que les verbes (khyâta) qui sont de l'ordre de l'action et du récit:

(Staal, 12) Our final topic is names in India. In Mîmâmsâ [l'herméneutique des Veda-s], they are recognized, but subordinated to injunctions. Elsewhere, they also play a relatively subordinate role, though there are exceptions of various kinds. In Indian philosophy, a general expression for the empirical world is 'the world of names and forms' (nâmarûpa).

Deux procédés rhétoriques ou stylistiques sont associés pour suggérer qu'à chaque pas de cette marche littéralement interminable (tant sont fortes les chances de mourir en route) le voyageur est déjà en pensée à Kâshî: le style indirect libre, et l'iconicité du nom plusieurs fois répété (comme venant d'une voix intérieure).

Il n'est pas immédiatement évident, pour le lecteur occidental, que ce récit soit un discours rapporté. Pour que ce récit «fonctionne» comme l'a voulu l'auteur, il faut établir avec lui une connivence au sein d'une communauté de parole, que seule la connaissance de l'histoire du Kerala sur les cent trente dernières années peut construire. Particularité pragmatique du discours rapporté: il fonctionne, il est perçu comme tel, dans le cadre d'une connivence entre l'auteur et le destinataire (le lecteur); il suppose un cadre de participation au sens de Goffman. Il faut que le lecteur soit suffisamment cultivé pour ne pas prendre la phrase au premier degré (comme purement narrative), mais au deuxième degré (comme discursive, avec des connotations). «Manikanthan marchait marchait» (autre Renonçant dans les derniers chapitres de Kayar): est-ce un pur récit de l'action, une donnée factuelle? Mais non, c'est une pensée, «il [se voyait] marchant», «il [décidait de] continuer à marcher»: un tableau, une scène, une énonciation, une performance, et pas seulement un acte, un fait. Pour voir le jeu subtil entre récit et discours, le lecteur doit partager la même culture que l'auteur, plus exactement la même communauté de parole, il doit être de connivence avec l'auteur. «Il allait à Kāśī»: il se projetait en pensée vers Kāśī.

Partir pour Bénarès, qui se nomme Kāśī en malayalam, était une façon de déclarer qu'il se faisait renonçant. Le «voyage vers Kāśī» (kāśiyātra) est l'une des métaphores fondatrices de l'hindouisme et cette métaphore, dans la pensée du pèlerin, connotait le risque de mourir en route. Ce voyage aboutirait bien à Kāśī, si toutefois sur la route il ne lui arrivait pas un mauvais coup: c'était là le voyage vers Kāśī. Les phrases en italiques, traduites du malayalam, sont des pensées rapportées au style indirect libre. C'était là le kāśiyātra, dans la pensée de Paramu Asan, veut dire: « C'était là le risque de ce voyage à nul autre pareil, mais en compensation quelle merveilleuse présence! ». La mort le guettait à chaque pas dans ses tribulations à venir sur près de deux mille kilomètres à pied, mais peu lui importait car Bénarès était déjà là en pensée.

C'est à ce point de l'analyse que nous retrouvons la pluralité des mondes vécus. Le Renoncement est l'expérience vécue de cette pluralité des mondes. Paramu Asan renonçait au monde pour retrouver la sérénité; la décision s'était prise dans l'instant et dans l'intuition, répondant à l'appel irrésistible du nom d'une ville-personne qu'il se murmurait à lui-même. Paramu Asan allait à Kāśī. Cette voix intérieure, en rupture avec le monde social, est une ouverture sur la pluralité des mondes. Le cheminement anonyme, silencieux et solitaire de Paramu Asan enveloppe le cheminement du disciple des maîtres du Vedānta en quête de soi, qui enveloppe l'analyse philosophique du tat tvam asi.