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Rêveurs de mondes
La rêverie de Kesavan dans Kayar

Séminaire du Jeudi 5 décembre 2013
Traduction corrigée 20 octobre 2015

Quand un rêveur de rêveries a écarté toutes les «préoccupations» qui encombraient la vie quotidienne, quand il s'est détaché du souci qui lui vient du souci des autres, quand il est vraiment ainsi l'auteur de sa solitude, quand enfin il peut contempler, sans compter les heures, un bel aspect de l'univers, il sent, ce rêveur, un être qui s'ouvre en lui. Soudain un tel rêveur est rêveur de monde.

Gaston Bachelard, La Poétique de la rêverie, Paris, PUF, 1960, début du chapitre 5 (Rêverie et cosmos), p. 148.

L'une des institutions fondamentales dans l'Inde traditionnelle favorise cette rêverie qui fait sentir, dans les dispositions exactes que décrit Bachelard, la pluralité des mondes vécus. Cette institution fondamentale dans l'hindouisme, c'est le Renoncement. Qu'il me soit permis de détourner à mon usage la belle formule de Bachelard en définissant «le renonçant» au sens traditionnel du mot dans l'hindouisme comme un rêveur de mondes (au pluriel). En voici un exemple, choisi dans la littérature malayalam.

Thakazhi, Kayar (1978), Chapitre 54.

Royaume du Travancore (Inde du sud), au tournant du vingtième siècle. Des luttes politiques et sociales se développent au cours desquelles les Pulayar et autres intouchables attachés aux grands domaines nayar se convertissent en masse au christianisme et réclament la possibilité d'apprendre à lire et à écrire. C'est dans ce contexte historique que nous rencontrons Kesavan, dont la famille fournit traditionnellement au village les maîtres du kaḷari, l'école où les jeunes garçons nayar apprennent à lire et à écrire.

Kesavan Pillai de Seelanthipillil est le fils de Kalyani Amma, la sage-femme du village, et de Kochu Pillai, le beau Klassiper qui la séduit en secret vers 1885. Kesavan Pillai deviendra militant gandhiste et instituteur ouvrant contre toutes les règles de sa caste une école pour intouchables; c'est l'une des figures de l'auteur.

La scène que je vais décrire a lieu vraisemblablement entre 1905 et 1910, après que Kesavan, revenu dans la Grande Maison de ses ancêtres maternels, ait rendu ses derniers devoirs à sa mère Kalyani morte peu de temps auparavant. Né dans une famille nayar respectée pour son savoir mais pauvre et sans terres, Kesavan n'a pu épouser une jeune fille nayar qu'il aimait mais qui était d'une Maison plus noble et plus riche. La demande en mariage avait été repoussée avec mépris par l'oncle de la jeune fille. Kesavan se réfugie dans les livres et l'engagement politique. Vers 1905 vraisemblablement lorsque le héros est âgé de 20 ou 22 ans, répondant à sa vocation de maître d'école et à son engagement contre le système des castes, il a la témérité d'ouvrir en marge du kaḷari une école pour les Pulayar, qui est immédiatement fermée par les autorités politiques sur intervention des notables du village. Kesavan est démis de ses fonctions et doit prendre un emploi de comptable chez un marchand musulman qui possède des entrepôts à Alleppey et Cochin. Exilé loin du domaine familial et contraint de se séparer des manuscrits sanskrits et malayalam de la bibliothèque familiale qui faisaient tout sa vie, il se morfond dans la solitude. Sa mère était son seul attachement. Après la mort de Kalyani, désormais seul au monde, il décide de «partir pour Kāśī».

śīlāntippiḷḷi kēśavapiḷḷa kāśīkku pōkān niścayiccu [Fin du chap. 53].

«Shilanthippilli Kesavan Pillai décida de partir pour Kâshî [Bénarès].»

Partir pour Bénarès, dans l'Inde traditionnelle, c'est une institution sociale hindoue: le Renoncement au monde, qui a ses règles et son cérémonial. Au moment de «prendre la Route» en rompant tous les liens avec sa famille, son village et son milieu social pour s'enfoncer dans l'anonymat et la solitude du pèlerin mendiant le long du chemin l'aumône d'un bol de riz, Kesavan fait retraite pendant quelques jours dans une résidence appartenant au temple du village de Thakazhi. C'est une préparation physique et morale à l'acte du départ, préparation au cours de laquelle le renonçant fait en quelque sorte le deuil de toutes les choses et personnes aimées. Le deuil du monde d'ici-bas, qui est aussi le monde de l'enfance et le monde du village.

Rêverie de Kesavan qui ouvre sur la pluralité de ses mondes vécus, dont les uns sont de l'ordre du souvenir, d'autres de l'ordre du désir et d'autres encore de l'ordre de l'imagination, à moins qu'ils ne soient les produits d'un croisement entre mémoire, affectivité et imagination. S'ouvrent à sa pensée armée de tous ses sens en éveil le paysage et le tapis végétal environnants, la terre peuplée des êtres vivants liés dans une biocénose sur un même sol. Comment traduire ce texte malayalam pour que l'auditeur ou le lecteur en perçoive les effluves? Je me suis efforcé de respecter l'ordre des mots et les redondances; c'est la question du rythme, de la scansion; le son de la voix (du personnage que relaie le romancier par le style indirect libre) précède toutes les autres sensations. Mais le désir désespéré de respecter l'ordre des mots en passant du malayalam au français, ce qui est impossible comme me l'a fait remarquer Madame Dominique Vitalyos, m'a conduit à des contresens dans un premier essai de traduction.

kayar380

Kayar, chap. 54, p. 380

Une première version de cet essai de traduction comportait de nombreux contresens trahissant mes faiblesses d'autodidacte en malayalam. Je remercie très vivement Madame Dominique Vitalyos de sa générosité, de son indulgence et de m'avoir lumineusement éclairé sur quelques uns d'entre eux que j'ai donc pu corriger. On me pardonnera tous les contresens qui très certainement demeurent dans cette page comme dans les autres pages du site Malayalam, en considérant que c'est l'atelier d'un apprenti essayant de percer le mur de la langue qui isole de nous cette admirable littérature.

«Quand il se trouvait (irikka) seul (tani) au rez-de-chaussée (tâLe) de la demeure (mâLika), toutes les maisons, les humains, les arbres qui étaient nés (janiccu) et qui avait poussé (vaLarnna) dans ce pays (nâTTile) se tenaient en rang (nirakkum) devant (mumpil) KesavapiLLa.

Les manguiers (mâvukal) de la localité (nâTTile) portaient des noms (pêrukal) [ou surnoms descriptifs comme les humains et particulièrement les femmes]: Kôlâcci, Cakiricci, Katukkâcci — c'étaient autant de noms. Tous ces manguiers, c'étaient des femmes (peN > pennungaL).

A la saison des mangues, pour les enfants (kuTTi), c'était une saison de fête (utsava). Toutes et toutes (pala pala) les PuLiccikaL et les CakkaraccikaL venaient à son souvenir (ôrma). Les KarppûraccikaL étaient rares (apûrvam). [C'était un certain type de petites mangues dont le noyau se mangeait sans effort.]

On allait (naTannu < naTakku) au pied (cuvaTu) du manguier (mâ > mâncuvaTâya) et encore (tôRum) au pied du manguier, et les mangues (mâmpaLam) ramassées une à une (peRukki) et apportées (cellunna), Amma, après les avoir pressées (piLinnu), en faisait des tira (des rouleaux de pâte de jus de mangue séché).

De nouveau (iniyum) on mangerait (tinnuka) des tira… [Les points de suspension sont dans le texte].»

Noter ce futur par prétérition qui est une représentation de la pensée de Kesavan Pillai: un temps du verbe qui est indexical par excellence. Mais noter aussi l'importance des realia, des objets d'ethnoscience, les choses du terroir, qui, à mon sens, valent plus pour leur iconicité ou leur indexicalité que pour leur place dans le savoir local. Il y a une réflexion à mener sur l'avenir des études d'ethnoscience et leur transformation en une étude des points d'ancrage matériels, biologiques et techniques de l'indexicalité.

«Dans ce pays les jaquiers (plâvu) traités (tirikkuka) de la même manière(vaka) eux aussi portaient des noms (pêr undu). Et les cocotiers (tenga) portaient des noms (pêr).

Il y avait un excellent (vara) champ de paddy (pâTam), quand il était mûr (viLayuka), le Punnapuncâryan [nom propre d'un «champ de paddy», punca, dont la production était réservée au Temple du village], le riz cuit (côRu) venant de ce paddy (nellinte), proche (cêrnna) du ghee (neyyu), était sucré. Le riz cuit (côRu) grillé (dried, unakka) qu'il [Kesavan Pillai] avait mangé (tinna < tinnuka) au temple aujourd'hui (innu) avait précisément ce goût sucré de ghee. Pouvait-on obtenir (kiTTuka) d'un autre (maRRevoTee) [pays que ce nâTu] un aussi agréable (cêrna) repas que ce riz cuit séché (unakka) avec un mango-pickle (uppumânga)?

Est-ce qu'il en trouverait à Kâshi? Est-ce qu'il en trouverait à Kapilavastu?

Ces pièces de terre (pâtangaL) de paddy-fields (punca) dont le lit s'étendait (kiTakku, bed; kiTakkuka, lie) partout partout [littéralement: extensif et extensif (parannu parannu)], est-ce qu'il y en avait ailleurs? Dans quel autre pays pouvait-on voir un Sabarimala? A l'aube (râvile), y avait-il (annu) un pareil (una), en regardant vers l'est (kiLakkôTTu), de l'étagement (valippu) de toutes les montagnes (parvatangaL) de couleur bleue (nîlima) qu'on voyait dans ce pays (nâTu)?»

Procédés d'écriture qu'il faudrait commenter dans ce texte

1°) Style indirect libre: des pensées représentées.
2°) Métaphores fondatrices: les mangues, les manguiers: icônes de la sexualité et du Gandharva, le génie du sol; la récurrence de ces métaphores fondatrices.
3°) Triade absolument fondamentale dans la construction du monde vécu ordinaire qui constitue «la réalité» pour Kesavan à ce moment de son existence: viTu-manusya-vrksa, «les maisons, les humains, les arbres».
4°) Le mot nâTu: «le pays, la localité, le pays natal, le terroir».
5°) Le mot qui, pour moi, est le fil rouge, ôrma: «le souvenir».

Mais replaçons immédiatement ce monde vécu particulier, monde ordinaire et monde local, dans la multiplicité des mondes vécus qu'il va parcourir au cours de son pèlerinage et, plus encore, dans la quête de soi qu'est le Renoncement.