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Mariage des cousins croisés
Structures de parenté et cosmologie

Jeudi 27 février 2014

Dans la société indienne contemporaine — urbaine, individualiste et mondialisée — les individus restent fidèles à la cosmologie traditionnelle, qu'ils ont intériorisée alors qu'elle se formulait dans l'espace public jadis sous la forme de structures de parenté. Les règles du mariage, en effet, se greffaient sur la cosmologie hindoue et en particulier les trois doctrines de l'échelle des êtres, de la pluralité des mondes vécus et du lien naturel entre les vivants.

W.H.R. Rivers, dans "Kinship and marriage in India," Man in India, 1 (1921): 6–10, mentionnait trois traits caractéristiques, structures ou principes de la parenté dans l'Inde qui selon moi illustrent l'homologie entre parenté et cosmologie. Le premier de ces principes était l'hypergamie dans laquelle men of social groups of high rank take wives from groups of lower rank but do not give their women in return. L'échelle des êtres et la gradation des statuts étaient inscrites dans cette structure de parenté. Le second trait caractéristique mentionné par Rivers et qui se fonde sur le principe d'une pluralité des mondes vécus est la polyandrie, coutume qui prenait des formes très sophistiquées dans l'Inde. Enfin, le mariage des cousins croisés (cross-cousin marriage) perpétuait et réitérait à chaque génération le lien naturel entre tous les vivants alors même qu'ils étaient issus de sangs différents.

Je vais développer ces différents principes sur des ethnographies concrètes et montrer comment les structures de parenté ainsi conçues étaient, dans l'Inde traditionnelle, et restent pour nous rétrospectivement une voie d'accès à l'expérience vécue de la pluralité des mondes.

Parce qu'elle se prête mieux que toute autre caractéristique à une présentation systématique et pour tirer le meilleur parti possible d'une très riche littérature spécialisée sur cette caractéristique, j'ouvrirai mon enquête sur le mariage des cousins croisés tel qu'il était pratiqué dans le cadre de ce qu'on a appelé la parenté dravidienne (Dravidian kinship). Système de parenté prévalant dans le sud de l'Inde dont Thomas Trautmann formule le principe de la façon suivante:

Dravidians are expected to marry their cross-cousins—a class of kin which includes the mother's brother's child and the father's sister's child—and, at the same time, are forbidden to marry parallel kin, including brother and sister, father's brother's child, and mother's sister's child. To view it from another perspective, the children of a brother and sister should marry, while those of two brothers or two sisters are conceived to be related to one another in the same way as siblings and must not marry. This rule also applies to more remote cousins, who are classified into cross and parallel categories. In most Dravidian systems, with important exceptions, marriage partners must be of the same generation, and the groom must be older than the bride.

Thomas R. Trautmann, The study of Dravidian kinship, in Madhav M. Deshpande and Peter Edwin Hook, Eds., Aryan and non-Aryan in India, Ann Arbor, The University of Michigan Centyer for South and Southeast Asian Studies, 1979, pp. 153–173.

Ce système est très différent du système indo-aryen qui prévalait dans le nord de l'Inde. De ce dernier je ne dirai rien, mon propos n'est pas comparatif. Je concentre mon étude sur l'homologie entre la règle dravidienne du mariage des cousins croisés et la doctrine philosophique hindoue du lien naturel entre les vivants.

Trautmann a étudié les cas de mariage des cousins croisés racontés dans la littérature classique en sanskrit, prakrit et pali. Il montre que, quand bien même les personnages et l'action étaient localisés dans l'Inde du nord, les auteurs des textes concernés pouvaient être rattachés à l'Inde du sud et que, plutôt que de raconter des événements réellement survenus (actual events), ces textes livraient des représentations emblématiques (emblematic representations) des règles dravidiennes de mariage. Il a aussi étudié les cas de mariages princiers de cousins croisés rapportés dans les inscriptions (épigraphie) et les chroniques de différents royaumes de l'aire de culture dravidienne. L'histoire conjecturale que pratique Trautmann, son hypothèse de travail selon laquelle Dravidian kinship is an historical construct (Dravidian Kinship, p. xiii), et la reconstruction historique à laquelle il s'applique sont précieuses pour moi, du point de vue méthodologique. De même que Trautmann reconstruit une forme prototypique du mariage des cousins croisés dont sont issues les règles et les pratiques dont nous avons les traces dans la littérature normative et narrative et l'épigraphie, je me donne à tâche pour ma part d'en reconstruire le socle philosophique par rapprochements de ces règles et pratiques avec les doctrines hindoues et bouddhiques relatives aux appartenances des vivants à différents mondes et aux liens naturels entre les vivants. La démarche est la même, reconstruire une expérience vécue à partir de textes et documents qui en portent la trace.

Qu'est-ce que la parenté dravidienne?

dumont_dravidian_kinship_terminology_1953.pdf

Louis Dumont, The Dravidian kinship terminology as an expression of marriage, Man 53 (1953): 34–9.

(p. 39) I have shown, I hope, that the Dravidian kinship terminology, and with it other terminologies of the same type, can be considered in its broad features as springing from the combination in precise configurations of four principles of opposition: distinction of generation (qualified as an ordered scale), distinction of sex, distinction of kin identical with alliance relationship, and distinction of age.

The third distinction (which alone is in no way biological) is the most important; the system embodies a sociological theory of marriage taken in the form of an institution following the generations, and supposes — as well as favours — the rule of marrying a cross cousin as a means of maintaining it. Hence also the fact, well preserved in Indian groups, that the two categories of kin and affines comprehend all relatives without any third category. This may be understood without resorting to dual organization; the opposition between kin and affines constitutes a whole — the affine of my affine is my brother — marriage is in a sense the whole of society, which it unites, and at the same time separates in two from the point of view of one Ego.

La distinction of kin est la distinction entre parents parallèles (kin ou relationships traced through a same-sex sibling, liens tissés à travers un parent consanguin de même sexe) et parents croisés ou parents par alliance (affines ou relationships traced through an opposite-sex sibling, liens tissés à travers un parent consanguin de sexe opposé). Cette distinction kin≠affines ou parallèles≠croisés correspond à la dimension sémantique que Trautmann (ci-après) nomme crossness (le sens de ce mot est précisé plus loin). Trautmann, en effet, modèle sa définition de la parenté dravidienne sur celle de Dumont.

Thomas R. Trautmann, Dravidian Kinship, Cambridge, CUP, 1981.

(p. 231) Sex, generation, relative age, and crossness, and no other, then, are the semantic dimensions of Dravidian kinship terminology.

(p. 235) For I do not hesitate to reconstruct for the Proto-Dravidian kinship system not only a terminology but a rule of social organization logically required by it, much as the linguist does not hesitate to reconstruct a rule of phonemic combination as the patterning of the evidence may require. The existence of the rule of cross cousin marriage in Proto-Dravidian is abundantly shown by South and Central Dravidian ethnography, if not by North Dravidian (for which its former existence /236/ is highly likely).

Crossness : Règle d'assimilation des consanguins de même sexe

Thomas R. Trautmann and R.H. Barnes, Dravidian, Iroquois and Crow-Omaha in North American Perspective, in M. Godelier, T.R. Trautmann and F.E. Tjon Sie Fat, Eds., Transformations of Kinship, Washington-London, Smithonian, 1998. Spéc. p. 30.

The distinctive feature of crossness is the merger of the father's brother with the father and the mother's sister with the mother or, more generally, the merger of same-sex siblings. In the formalization invented by Lounsbury [1964], this principle is represented as the "merging rule," or the rule of "same-sex sibling merging."

Langage et systèmes de parenté

Le point particulier qui m'intéresse est la place centrale du langage dans la construction du monde vécu. Le langage intervient ici à deux niveaux: Dans la terminologie de parenté, et dans les textes normatifs ou descriptifs qui portent témoignage des croyances et des pratiques anciennes. C'est d'abord la façon dont je désigne mes parents (termes d'appellation) et dont je m'adresse à eux (termes d'adresse) qui fait exister les liens de parenté. C'est ensuite la littérature qui les met en scène. La parenté ne ferait pas «système» et ne traduirait pas dans l'espace public d'une société traditionnelle une mise en ordre des différents mondes vécus à des générations différentes, à des âges différents de la vie, dans des positions sociales de sexe différentes et selon qu'on est du même sang ou pièce rapportée, si elle n'était pas mise en scène par la littérature (y compris les chroniques, l'épigraphie et les textes normatifs) à différentes époques et dans différents milieux.

La parenté traditionnelle se déployait dans des scénarios d'histoires de vies tissées entre elles au fil du temps sur le modèle du saṃsāra et donnant matière à littérature. J'approche donc le mariage des cousins croisés par la littérature — et principalement la littérature narrative — et c'est ainsi que l'étude de la parenté dravidienne est pour moi une voie d'accès à l'expérience vécue de la pluralité des mondes.