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Mythe d'origine de la sexualité
Du désir à la sexualité, puis à la parenté
Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad I.4.3 et I.4.17

Jeudi 27 mars 2014

Qu'apportent respectivement le père et la mère à la filiation? L'aspect biologique de la question, la transmission des fluides vitaux, était négligé dans les études de parenté classiques. La donne a changé quand on a privilégié l'étude des systèmes «cognatiques» dans lesquels la filiation d'un individu donné est «bilatérale» ou indifférenciée. Comme le cognatisme est désormais la règle dans la société contemporaine, les anthropologues ont été amenés à placer au premier plan les apports respectifs du père et de la mère dans la transmission des parentés. D'éminentes anthropologues féministes marchant sur les traces de David Schneider, qui amorça cette révolution épistémologique à la fin des années 1960, ont assimilé les gender studies aux kinship studies. Elles ont centré leurs analyses sur la dialectique d'une identité et d'une différence entre masculin et féminin dans le couple conjugal.

Une version particulière de l'identité masculin-féminin dans l'idéologie de la parenté intéresse l'indianiste, à savoir la fusion des deux corps en un seul dans l'acte sexuel. C'est une idée ancienne en Europe selon laquelle la femme n'existe comme telle qu'à travers l'acte sexuel, le sperme masculin changeant la physiologie et le caractère de la femme, lui donnant des règles abondantes, par exemple, et la rendant autonome et volontaire. Médecins hygiénistes du XIXe siècle cités par Françoise Héritier (1994). On retrouve cette idée dans l'Inde mais associée à celle de la subordination de la femme aux désirs de l'homme et de l'inégalité de leurs apports respectifs à la filiation. Les anthropologues ont mis en évidence deux images de cette fusion dans l'inégalité qui prévalent à différentes époques dans différents milieux dans l'Inde: Ron Inden et Ralph Nicholas (1977) décrivent dans l'idéologie bengalie la fusion du sperme masculin hard et du sang utérin soft, Leela Dube (1986) évoque à propos des Gonds du Madhya Pradesh le thème en réalité pan-indien de l'homme plantant la graine dans cette terre nourricière qu'est le ventre féminin.

Je mentionnerai brièvement la thèse des anthropologues indianistes de l'école Substance and Code selon lesquels, dans la pensée collective bengalie, des codes de conduite sont imprimés dans les fluides vitaux et transmis aux enfants sous la forme de substances physiologiques, si bien que, quand une femme bengalie se marie, son sang se transforme sous l'impact du sperme de son époux, et donc son code de conduite. Cette thèse sur l'idéologie de la parenté au Bengale me paraît reconstruite artificiellement par les anthropologues sur la base d'une ethnographie invérifiable (documents originaux non publiés) en transposant à l'Inde l'idéologie européenne des médecins hygiénistes évoqués ci-dessus.

Une formulation infiniment plus instructive de cette idéologie de la fusion des corps dans l'acte sexuel est disponible néanmoins dans la mythologie et dans la cosmologie. Mythologie: le mythe de l'androgyne dans le Kālikāpurāṇa. Cosmologie: le mythe d'origine de la sexualité et par là même de la parenté dans la Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad.

Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad I.4.3

sa vai na_eva reme. tasmād ekākī na ramate. sa dvitīyam aicchat. sa ha_etāvān āsa yathā strī-pumāṃsau saṃpariṣvaktau.

Mais il n'éprouvait pas du tout de plaisir (reme < RAM- parfait). Ainsi celui qui est seul n'éprouve aucun plaisir. Il souhaita un second. Voilà qu'il était maintenant aussi large (etāvat, nom. masc.) qu'un homme et une femme se tenant étroitement embrassés.

sa imam eva_ātmānaṃ dvedhā_apātayat. tataḥ patiś ca patnī ca_abhavatām.

Il se divisa (apātayat < PAT aor.) donc en deux. De là furent l'époux et l'épouse.

tasmāt idam ardha-bṛgalam iva svaḥ, iti ha sma_aha yājñavalkyaḥ. tasmād ayam ākāśaḥ striyā pūryata eva.

C'est pourquoi certainement Yājñavalkya disait [à Maitreyī son épouse]: «Nous sommes (svaḥ < AS- 1 pers. duel) chacun de nous pris individuellement (idam) comme (iva) la moitié d'un tout (ardha-bṛgala, «une demi-portion»).» C'est pourquoi ce vide (ākāśaḥ) précisément est rempli par la femme. (*)

tāṃ samabhavat, tato manuṣyā ajāyanta.

Il copula avec elle, et de là naquirent les humains.

(*) ākāśaḥ, «le vide, l'espace, l'éther», est rempli par l'ātman entre deux renaissances, et il est rempli en permanence par le brahman quelles que soient les formes qu'il revêtisse.

Cf. Bṛhadāraṇyaka Up. II.5.10

yaś cāyam asminn ākāśe tejomayo'mṛtamayaḥ puruṣaḥ yaś cāyam adhyātmaṃ hṛdyākāśaḥ tejomayo'mṛtamayaḥ puruṣaḥ, ayam eva sa yo'yam ātmā …

«Et ce personnage tout énergie et tout immortalité qui réside dans l'espace et, de notre point de vue individuel (adhyātmam, adverbe), ce personnage tout énergie et tout immortalité qui réside dans l'espace à l'intérieur du cœur, c'est celui-là même qui est l'ātman…» (E. Sénart)

Ce mythe d'origine de la sexualité est repris dans le dernier paragraphe de cette section.

Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad I.4.17

ātmā_eva_idam agra āsīt, eka eva. so'kāmayata, jāyā me syāt atha prajāyeya, atha vittaṃ me syād, atha karma kurvīya_iti. etāvān vai kāmaḥ, na_icchaṃś ca na ato bhūyo vindet.

A l'origine, il n'était rien que l'ātman, tout seul. Il désira: «Puissé-je avoir une épouse, et engendrer, et posséder de la richesse, et accomplir des actes.» En vérité, cela embrasse tout désir, et on ne saurait trouver rien de plus à désirer.

tasmād apy etarhy ekākī kāmayate, jāyā me syāt, atha prajāyeya, atha vittaṃ me syād atha karma kurvīya_iti. sa yāvad apy eteṣām ekaikaṃ na prāpnoti, a-kṛtsna eva tāvan manyate.

C'est pourquoi, aujourd'hui encore, celui qui est seul désire: «Puissé-je avoir une épouse, et engendrer; et posséder de la richesse, et accomplir des actes.» Aussi longtemps que lui manque un seul de ces objets, il se sent incomplet.

tasya_u kṛtsnatā — mana evāsya ātmā, vāg jāyā, prāṇaḥ prajā, cakṣur mānuṣaṃ vittam, cakṣuṣā hi tad vindate, śrotraṁ daivam, śrotreṇa hi tac chṛṇoti, ātmā_eva_asya karma, ātmanā hi karma karoti.

Voici (u, enclitique) sa plénitude. La pensée est son ātman, la parole son épouse, le souffle (la vie) sa progéniture, la vue les biens terrestres (mānuṣam), car c'est seulement par la vue qu'on les découvre, l'ouïe les biens célestes (daivam), car c'est par l'ouïe qu'on les entend [qu'on en a la révélation] (śṛṇoti < ŚRU-), l'ātman même est son activité, car c'est par l'ātman qu'on agit.

En commentaire, faire ressortir [1] la dialectique entre désir et vie sociale, puis [2] l'idéologie d'une fusion masculin-féminin dans l'inégalité, l'une et l'autre conduisant à [3] la multiplication des mondes vécus et à la multitude des vivants.