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«Par la séparation, les actes pieux sont multipliés»

Jeudi 13 mars 2014

evaṃ saha vaseyur vā pṛthag vā dharmakāmyayā /

pṛthag vivardhate dharmas tasmād dharmyā pṛthakkriyā // 111 //

Lois de Manu IX, 111

Il s'agit des frères qui ont le choix de vivre ensemble dans une famille indivise, ou de se séparer en créant une nouvelle famille autonome qui s'installe ailleurs dans un autre lieu de résidence.

"They should either live together in this manner, or rather, separately, with a desire for merit. Living separately increases merit; therefore, the act of separation is meritorious" (Traduction Olivelle).

La traduction de Patrick Olivelle est parfaite et littérale, mais elle ne nous dit pas pourquoi la séparation des frères accroît le Dharma. La traduction française d'Auguste Loiseleur-Deslongchamps (1830) comporte une faute de grammaire, mais elle nous met sur la voie d'une explication.

«Que les frères vivent réunis, ou bien séparés, s'ils ont le désir d'accomplir séparément les devoirs pieux; par la séparation, les actes pieux sont multipliés; la vie séparée est donc vertueuse» (Traduction Loiseleur-Deslongchamps).

Structure grammaticale du second vers: «Séparément (pṛthag, adverbe) le Dharma (dharmas) croît (vivardhate). A cause de cela (tasmād) l'acte de [vivre] séparément (pṛthak-kriyā) est dharmique (dharmyā, adjectif).»

Mais voici en quoi Loiseleur-Deslongchamps a une intuition juste. L'un des objectifs visés par le respect des règles de parenté est de multiplier les lignées tout en gardant possible la famille indivise (joint family). Multiplier les lignées par la séparation des frères, c'est multiplier les mondes vécus.

Je vais illustrer concrètement la portée ontologique de ce verset de Manu, qui est de faire accéder les parents consanguins à la pluralité des mondes vécus. Manu parle des frères, parce que le système de parenté légitimé dans les Lois de Manu est patrilinéaire. Mais, parce que je suis ethnologue du Kerala et des Nayar du Kerala dont le système de parenté est matrilinéaire, je vais montrer que la règle permettant un choix entre indivision et séparation est valide pour les sœurs, ou plus exactement pour les oncles maternels dans le cadre d'une filiation matrilinéaire et conduit alors pareillement à la pluralité des mondes vécus.

panikkar_aspects_of_nayar_life.pdf

K. M. Panikkar, Some Aspects of Nayar Life, The Journal of the Royal Anthropological Institute of Great Britain and Ireland, Vol. 48 (Jul.-Dec., 1918), pp. 254-293.

Partons d'un essai de grande valeur historique publié en 1918 par K. M. [Kavalam Madhava] Panikkar (1895–1963) sous le titre Some Aspects of Nayar Life, et du diagramme de parenté — une première dans l'histoire des études de parenté — qui illustrait dans cet essai la séparation des sœurs, ou plus exactement la séparation des oncles maternels.

kāraṇavan signifie 1° Chef de famille, 2° Oncle maternel

When the family becomes unwieldy, or certain members show insubordination, the family property is partitioned equally among each female line. That is to say, if there are three sisters in the family, each having daughters and granddaughters, the partition is done in such a way that each of the ancestresses founds a separate family among whom the original property is equally divided. It is best explained by a diagram:—


partition Taravad

[Capital letters stand for women.]

In this case, supposing A, B and C dead, and the eldest male member d, being Karnavan [kāraṇavan], the male members, t, k and others demand partition. The joint property will be divided equally into three parts, each of the groups, in spite of their numerical difference, getting equal shares. Now, in the first group, there are two subdivisions to be made, while, in the third group, the property has to be further divided into three. Group 2 has only one female line, and, therefore, in that line, the property remains intact.

Cette séparation des oncles maternels associée à la prescription du mariage avec la cousine croisée, c'est-à-dire la fille de l'oncle maternel, contribue à multiplier les familles avec lesquelles un individu donné est en relations, et donc la pluralité des mondes vécus.

The marriage restrictions prevalent among the Nayars have nothing much peculiar from the rest of the Hindu society. The bride must always be younger than the man, and must in strict orthodoxy belong to the same generation as his. He may not marry his mother's sister's daughter, who is to him as his own sister. All his sisters, own and collateral, together with ladies of a previous generation in his family, form a legal incestuous group. A man has, therefore, to marry either entirely out of the circle of his relations, or from among his cross- cousins.

Cross-cousin marriage(1) is the orthodox custom. Your maternal uncle's never calls you by any name which, in the Hindu code of manners, is done only with regard to the husband. She is your a priori wife, if such an expression could be used. She is spoken of as the Mura Pennu (muṟa = customary, and peṇ > peṇṇụ = female or wife, meaning customary wife).

(1) By cross-cousins I mean children of brother and sister. The relationship is expressed by the word Machuna, which is, it should be noticed, the same as in the Toda language.

maccunan — The son of an uncle (mother's brother) or of father's sister daughter.

maccūnicci — Daughter of mother's brother or father's sister, regarded as the proper bride for her cousin.

Multiplier les lignées par la séparation des frères, c'est multiplier les mondes vécus. Renouveler à chaque génération l'alliance par le mariage des cousins croisés, c'est multiplier les liens entre différents mondes vécus. Il faut penser le saṃsāra non pas comme une série interminable de tribulations solitaires (individuelles), mais comme un réseau multipliant et croisant les mondes vécus.