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Galanga, Gingembre et Ajowan, 4
De l'histoire naturelle
aux noms propres d'espèces naturelles

Séminaire du Jeudi 10 janvier 2013

Les noms sanskrits des trois composants du Himcospaz, que j'interprète du point de vue philosophique et linguistique comme des noms propres d'espèces naturelles, garantissent la stabilité du savoir traditionnel dans l'espace et dans le temps.

Question philosophique ou épistémologique. Même quand les identités botaniques diffèrent d'une pharmacie ou d'une région de l'Inde à une autre, cela ne modifie pas l'identité thérapeutique du médicament. Le médicament garde sa cohérence et sa pertinence qui n'est pas déterminée par l'étude de pharmacodynamie du chercheur contemporain, mais par l'expérience thérapeutique accumulée au fil des siècles dans les textes ayurvédiques.

Question d'anthropologie cognitive. Comment est établie sur le terrain et transmise par la tradition l'identité botanique locale, ethnographiquement située et variable dans l'espace et dans le temps, d'une plante médicinale dont le nom sanskrit reste fixe? — Rôle crucial des gloses des noms sanskrits en langue vernaculaire.

1 / La Zédoaire ou le Galanga

śaṭī = Hindi, Bengali, Gujrati, etc. kaccūr = Malayalam kaccōlam [qui est le nom du Galanga], variante kaccūram [qui est le nom de la Zédoaire dans les vernaculaires du nord de l'Inde] (Pāṭhyā, p. 41)

La Zédoaire

Curcuma zeodaria chez Himalaya. In Pakistan or in Urdu, it is called Kachoor. La zédoaire est une plante herbacée rhizomateuse vivace du genre Curcuma de la famille des Zingibéracées originaire de l'Inde et de l'Indonésie.

Bhāvaprakāśanighaṇṭu Chunekar: 245 Sanskrit karcūra = śaṭī

AVS 3: 278 Explique que la Zédoaire, au Kerala, est considérée comme une variété de Galanga, Malayalam valiyakkaccōlam, «le Grand Kaccôla», variété non utilisée en pharmacie ayurvédique au Kerala où on utilise «le [Petit] Kaccôla», c'est-à-dire le Galanga, Kaempferia galanga.

Le Galanga

Kaempferia galanga, "Aromatic Ginger" Goût de poivre et de camphre.

AVS 3: 274
Mooss, Ganas: 70 corakaḥ = śaṭī = Kaempferia galanga

Du point de vue épistémologique, notons la confusion du savoir traditionnel dans l'identité botanique entre la Zédoaire et le Galanga considérés comme deux variétés d'une même espèce naturelle, alors que ce sont deux espèces appartenant à des genres différents au sein de la famille des Zingibéracées, tandis que l'identité thérapeutique de la substance médicinale appelée en sanskrit śaṭī est parfaitement claire, distincte, stable et fixée avec précision dans les textes de matière médicale et de pharmacie.

Propriétés et indications thérapeutiques

Je privilégie dans cette analyse des citations du Bhāvaprakāśa qui est le texte de base chez Himalaya Drug Company, mais tous les nighaṇṭu à travers le temps se sont recopiés les uns les autres avec des variantes sans changer les collocations essentielles que je résumerai dans ma conclusion ci-dessous.

Bhāvaprakāśanighaṇṭu

karcūro dīpano rucyaḥ kaṭutiktaka eva ca // 95 //

sugandhiḥ kaṭupākaḥ syāt kuṣṭhārśovraṇakāsanut /

uṣṇo laghur harec chvāsaṃ gulmavātakaphakrimīn //96 //

«La Zédoaire ou le Galanga est résolutif, apéritif, une Piquante et une Amère à la fois,
aromatique, de digestion piquante, guérit dermatoses, hémorroïdes, ulcères, toux,
chaud, léger, guérit dyspnée, ballonnements, vent et flegme, vermifuge.»

Nombreuses propriétés et indications identiques à celles de l'Ajowan. Collocations identiques, comme: «Piquante et Amère à la fois», «vent et flegme». La toux, l'asthme et les ballonnements sont interprétés comme des spasmes.

2 / Le Gingembre séché. Indications thérapeutiques

La précision «[rhizome] séché» est donnée dans le nom sanskrit śuṇṭhī. La différence avec les deux autres composants du Himcospaz est que le Gingembre séché est seulement une Piquante et nullement une Amère. En conséquence, là où les deux autres sont «résolutifs», anti-inflammatoires, réduisent les engorgements, en particulier dans certaines diarrhées, le gingembre est «digestif» (pācana), il dégage les «rétentions [d'eau, d'urine]» (ānāha) et il est indiqué contre la «constipation» (vibandha). Diarrhées et constipation provoquant des «douleurs coliques» (śūla) contre lesquelles le Himcospaz est particulièrement indiqué.

Bhāvaprakāśanighaṇṭu Chunekar: 12

śuṇṭhī rucyāmavātaghnī pācanī kaṭukā laghuḥ /

snigdhoṣṇā madhurā pāke kaphavātavibandhanut // 45 //

vṛṣyā svaryā vamiśvāsaśūlakāsahṛdāmayān /

hanti ślīpadaśophārśa ānāhodaramārutān // 46 //

«Le Gingembre séché
est apéritif, calme les [douleurs] rhumatismales, digestif, une Piquante, léger,
onctueux, chaud, de digestion sucrée, guérit flegme et vent, constipation,
roboratif, il éclaircit la voix, il calme vomissements, dyspnée, douleurs coliques, toux,
il guérit éléphantiasis, œdème, hémorroïdes, rétentions d'eau, ascite, le vent.»

Notons encore une fois la collocation: «flegme et vent», deux humeurs peccantes dont l'association provoque des spasmes, engorgements ou stases.

3 / L'Ajowan

Pour ajamodā chez Himalaya on utilise les graines de Céleri, Apium graveolens. C'est à mon avis une facilité que s'est donnée une firme industrielle pour des raisons économiques et qui repose sur deux confusions botaniques soigneusement entretenues et fort intéressantes du point de vue épistémologique. Pour en rendre raison je vais du Céleri à l'Ajowan en prenant pour point de départ la notice du Himcospaz.

Première confusion, le Céleri est traditionnellement confondu avec le Radhuni ou bien utilisé comme un substitut du Radhuni. Ce nom est une anglicisation du bengali ou du hindi randūni qui désigne une épice utilisée dans la cuisine au Bengale. Il s'agit des petits fruits séchés de Trachyspermum roxburghianum qui se confondent facilement avec les graines de Apium graveolens. Mais S.D. Kamat, Dhanv. Nigh., 183–184: le céleri n'existait pas dans la matière médicale ayurvédique traditionnelle, contrairement à ce que prétend la fiche Ajamoda sur le site web de Himalaya.

Ma thèse est que l'on ne peut rien comprendre à la logique, la structure, la pertinence du médicament si l'on s'en tient au fait qu'il contient du céleri. Au contraire, la logique, la structure, la pertinence de Himcospaz deviennent évidentes dès que l'on réintroduit ajamodā dans le système traditionnel des substances aromatiques.

Seconde confusion, entre le Radhuni et l'Ajowan, qui est d'une autre nature, car les textes sanskrits et les personnes compétentes font clairement la différence entre sanskrit ajamodā et sanskrit yavānī. Une manière de traduire cette différence en termes botaniques est d'identifier yavānī à Trachyspermum ammi, et ajamodā à Trachyspermum roxburghianum, comme on le fait à l'Arya Vaidya Sala de Kottakal, AVS 5: 303. Les petits fruits séchés aromatiques de l'une et l'autre espèce se ressemblent beaucoup. Le Bhāvaprakāśa et d'autres nighaṇṭu consacrent des rubriques distinctes à ajamodā et yavānī dont les propriétés thérapeutiques sont néanmoins très proches.

Plutôt que de confusion, on devrait parler d'une liberté de choix dans l'identité botanique de ajamodā. En effet, pour préparer tous les médicaments contenant ajamodā, si l'on prend bien à Kottakal les fruits séchés de Trachyspermum roxburghianum, d'autres experts ayurvédiques font un autre choix et mon maître Vayaskara Mooss comme tous les Ashtavaidyas du Kerala utilisait conformément à la tradition les fruits séchés de Trachyspermum ammi alias Ptychotis ajowan, Mooss, Ganas, p. 87. Pour moi donc, conformément à cette tradition certes ethnographiquement circonscrite au Kerala, dans ajamodā je vois l'Ajowan.

Cette liberté de choix, néanmoins, est secondaire et ne nuit en rien à l'identité thérapeutique de ajamodā, parfaitement fixée dans les textes. Pour la commodité du lecteur, je reproduis l'une des citations faites à son propos sur la page web précédente.

Guṇapāṭha [msc. pers. p. 119]

śūlaghno dīpyako rūkṣas satikta kaṭuko laghuḥ /

uṣṇaḥ kaphānilaharo dīpanaḥ kriminaśanaḥ //

«L'Ajowan calme les douleurs coliques, astringent, Piquante et Amère à la fois, léger,
chaud, guérit flegme et vent, résolutif, vermifuge.»


Conclusion

La logique, la structure, la pertinence de l'association entre śaṭī, śuṇṭhī et ajamodā sont entièrement déterminées et parfaitement éclairées par le système traditionnel de classification des substances aromatiques. L'invention du Himcospaz ne résulte pas d'une étude de pharmacodynamie mais de l'étude des textes sanskrits dépositaires de cette taxinomie à facettes. Ce n'est pas une reformulation à proprement parler, même si l'on a pu s'inspirer de telle ou telle recette classique comme ajamodādi cūrṇa qui mettait ajamodā en vedette.

Les propriétés et les indications thérapeutiques déterminantes, en partie communes aux trois composants, sont: «douleurs coliques» (śūla), «résolutif» (pācana), des Piquantes (kaṭuka), «guérit [les désordres de] flegme et vent» (kaphānilahara) et différentes espèces de spasmes, engorgements ou stases. Elles ont été repérées par la lecture des textes classiques, dépositaires d'une expérience thérapeutique accumulée au fil des siècles, et elles ont orienté le choix des ingrédients du Himcospaz. C'est seulement ainsi à mon avis qu'on peut comprendre comment ce nouveau médicament a été inventé. Ce qu'on appelle recherche (research papers) chez Himalaya n'est venu qu'ensuite pour confirmer la valeur du médicament et des choix (composants, proportions, posologie, indications thérapeutiques de première intention, etc.) qui avaient été préalablement faits.

Dans l'introduction d'un Experimental Research Paper consacré au Himcospaz et publié sur le site web d'Himalaya, on peut lire:

Ayurveda, an Indian system of medicine, cited several plants, which are useful against various gastrointestinal disorders without any side effects. SJ-200 (Himcospaz), an herbal preparation contains Zingiber officinale Roscoe, Zingiberaceae (rhizome), Apium graveolens L., Apiaceae (fruit) and Foeniculum vulgare Mill., Apiaceae (fruit). All these plants have been used to treat various gastrointestinal disorders like abdominal pain, flatulence and colic (Satyavathi, 1976; Nadkarni, 1982; Vavier, 1996).

Cette composition avec le Fenouil (Foeniculum vulgare) n'est pas la même que celle qui sur la fiche du médicament indique la Zédoaire, Curcuma zeodaria, en lieu et place du Fenouil. Une seconde fois donc une plante de la matière médicale européenne remplace une plante de la matière médicale ayurvédique. Ce que je disais du Céleri ci-dessus vaut pour le Fenouil. Il se peut que l'ethnopharmacologie occidentale contemporaine ait prouvé les propriétés antispasmodiques du céleri et du fenouil. Mais il n'en reste pas moins dit en toutes lettres ici que le Himcospaz a son origine dans l'Ayurveda. La prospection des substances végétales antispasmodiques, pour les chercheurs de la firme Himalaya Drug Company, a commencé dans les textes d'Ayurveda. C'est seulement par la substitution de plantes médicinales européennes (céleri, fenouil) à des plantes aromatiques asiatiques (la zédoaire, l'ajowan) que l'on aboutit à Himcospaz.