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kāya, vāc, manas

Corps, parole, pensée
Trois registres de l'éthique et trois médecines

Toute réflexion sur le poids des actes est ternaire: actes commis dans le registre du Corps, dans le registre de la Parole, dans le registre de la Pensée. Cette triade subordonne les conceptions de la personne humaine à un système de valeurs médicales, esthétiques, juridiques et religieuses. Table des catégories appliquées à l'évaluation des conduites et des pratiques humaines.

Jean Naudou, «L'analyse de l'entité psychosomatique en corps-parole-pensée dans le bouddhisme indien tardif», Indologica Taurinensia, vols. III-IV, 1975–1976, pp. 353–359.

Jean Naudou, «L'analyse ternaire de la nature dans la pensée indienne», Revue de l'Histoire des Religions, tome CXCVII–1, 1980, pp. 7–26.

Georges Dumézil, «La médecine et les trois fonctions», d'abord publié dans Le Magazine littéraire, n° 229, Avril 1986 (Dumézil avait 88 ans), pp. 36-39; reprise posthume dans Le Roman des jumeaux, Paris, Gallimard, 1994 (n° 88, La médecine indo-européenne).

Les trois médecines

Aux trois registres de l'action humaine correspondent trois types de thérapeutique: la médecine (corps), la grammaire (parole) et le Yoga (pensée). Dans la société occidentale contemporaine, cette triade résume assez clairement l'ensemble de trois types d'organisation des médecines alternatives que sont une médecine savante orientale (Ayurveda), l'échange conversationnel ethnographiquement situé et pratiqué comme un rituel thérapeutique (ethnopsychiatrie), la discipline de vie dictée par un gourou (sectes).

Sudhir Kakar, Chamans, mystiques et médecins [1982], Paris, Seuil, 1997, p. 38, est judicieusement parti d'une division du champ thérapeutique traditionnel en trois domaines qui lui était inconsciemment dictée par la triade hindoue des trois registres de la personne et de l'action humaines: corps, parole, pensée. Autrement dit, une personne est simultanément un corps, un être social et un soi; d'où trois types de spécialistes de la thérapeutique, les médecins (Ayurveda), les chamanes (ethnopsychiatrie) et les maîtres de sagesse (sectes). La façon dont Sudhir Kakar, psychanalyste occidentalisant formé en Allemagne qui fut assistant d'Erik Erikson à Harvard, se situe lui-même en surplomb de cette triangulation est intéressante. Rationaliste et universaliste dans son activité scientifique (universitaire ou chercheur en sciences sociales à différentes périodes de sa vie) et sa profession de psychanalyste (installé à Delhi), il porte un regard «objectif» sur les traditions thérapeutiques de l'Inde. Cette attitude, classique chez les orientalistes, aboutit à séparer la «science médicale qui, par nature, est plutôt terre à terre et pratique» (Kakar, p. 276) et «le complexe métaphysique d'idées» constituant les doctrines du karman (la rétribution des actes) et des purusârtha (les finalités de la vie humaine culminant dans la délivrance). Ce dualisme, qui est une vision occidentale des choses de l'Inde, postule donc l'existence d'un malentendu fondamental entre médecine et philosophie, l'une plaquée sur l'autre. Jean Filliozat, jadis, caractérisait en ce sens la médecine hindoue comme un dogmatisme (philosophique) plaqué sur un empirisme (médical). Cette lecture des textes classiques (les traités sanskrits d'Ayurveda) est manichéenne et mélodramatique: «La lutte des médecins du passé contre la métaphysique traditionnelle hindoue peut paraître pathétique à leurs homologues d'aujourd'hui», écrit Sudhir Kakar (p. 278). C'est une lecture radicalement fausse.

En réalité, la médecine est une métaphysique en acte. Par quelque bout que nous prenions la tradition savante de l'Ayurveda, des réalités de la géographie et de la pharmacie — comme les cocktails d'épices — aux doctrines philosophiques les plus abstraites — comme le principe d'appropriation (sātmya) ou de sympathie (anubandha) — tout s'enchaîne; la métaphysique hindoue en entier nous est livrée dans le détail des pratiques médicales. Les enquêtes inter-disciplinaires qui mobilisèrent les indianistes américains et les colloques des années 1975-1976 aux Etats-Unis sur la doctrine du Karma et la notion hindoue de la Personne faisaient une place aux textes sanskrits de médecine dans leur approche «holiste» de la culture. L'existence de textes classiques constitue le fait fondamental, et c'est un fait concret dans la mesure où les praticiens ayurvédiques «appliquent» ces textes dans la thérapeutique. Ce fait, à lui seul, nous permet de poser la question de l'universel.