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Du lien naturel
entre les vivants à l'amitié pour autrui

2010

Ce que prakṛti ajoute au concept de Nature (constitution) lorsqu'on traduit ainsi en sanskrit le mot nature, c'est la doctrine de la circulation des humeurs et ce que McKim Marriott appelle physic, c'est-à-dire la combinatoire des «grands éléments» (mahābhūta) de la Nature — terre, eau, feu, air (Bouddhisme) plus éther (Hindouisme).

Ce que māyā ajoute à la Nature (foisonnement) lorsqu'on traduit nature par māyā en sanskrit, c'est un lien politico-moral entre les vivants, tous impliqués dans le monde de la souffrance. La souffrance naît de la croyance qui subjectivement nous attache aux choses de la nature. La doctrine du saṃsāra (le flux des réincarnations successives) enveloppe deux concepts communs à l'Inde et à l'Europe: la notion d'incarnation (la chair, le corps sensible) et la notion d'illusion (les apparences, les choses sensibles). Sur la doctrine du saṃsāra est venue se greffer, à l'époque des grandes hérésies (VIe siècle avant J.-C.), la doctrine du Karma (la rétribution des actes) qui représente une éthicisation (Gananath Obeyeseke) du lien naturel entre les vivants. La déontologie, c'est-à-dire les devoirs de l'Amitié (maitrī) sont un corollaire de la doctrine morale du Karma.

Il existe une pratique philosophique contemporaine perpétuant cette déontologie de l'Amitié dans l'hindouisme et le bouddhisme. C'est l'implication de philosophes professionnels par exemple à Jadavpur University (Kolkata) dans une activité de conseil psychologique (Counselling for Interpersonal Conflict Management) et de recherche au sein du Centre for Counselling Services and Studies in Self-Development. Cette équipe, qui collabore avec des psychiatres, a publié un ouvrage original et surprenant parce qu'il applique presque exclusivement des clés d'interprétation empruntées à la philosophie indienne classique à des cas qui relèveraient chez nous de la psychanalyse: Sadhan Chakraborti, Ed., Belief and Well-Being. An Exploration of Indian Psyche, Kolkata, Jadavpur University, 2009. Citons un passage de la contribution de Sadhan Chakraborti liant le pour-soi au pour-autrui:

It is a strong belief of Indian tradition that human beings suffer so long as they carry a false identity, an identity formed in terms of the conditionalities(*) and contingencies. Krishna Chandra Bhattacharyya holds that a person who carries a false identity is in bondage, and so is deprived of well-being. Freedom from the false identity produces well-being in him.(**)

The conditionalities and contingencies are not only responsible for creating false identity in a person resulting in the suffering of the person, they also stand in the way of his getting connected to other persons and the world. A person who understands himself as one constituted by the conditionalities and contingencies thinks himself as different from others, and so fails to get connected with others. This disconnectedness also produces suffering in him. This suffering may be mild or severe, localized or pervasive as found in the case of schizoid personality disorder or narcissistic personality disorder. In order to get rid of this suffering one has to rise above the conditionalities and the contingencies which form one's false identity, and realize one's true identity. It will facilitate a person to realize the true identity of others and then he will be able to feel his unity with others. (Sadhan Chakraborti, in Belief and Well-Being, p. 100.)

(*) Skt. saṃskṛtadharma-s. Nos entours qui sont des illusions.

(**) K.C. Bhattacharyya, Svarāj in Ideas, Indian Philosophical Quarterly, Vol. XI, no. 4, 1984.

L'amitié à l'égard des autres vivants est le sentiment de ce lien. Le malentendu est inévitable sur l'interprétation de ce «souci d'autrui» (caring for others) dans la mesure où pour les uns la véritable amitié implique que l'on accorde à autrui une valeur intrinsèque — l'amitié que j'ai pour quelqu'un est une fin en soi — tandis que les autres ne voudront voir que la valeur instrumentale d'autrui dans le souci que j'ai de lui. C'est ainsi qu'un autre philosophe de Jadavpur dans le même volume fait un rapprochement ambigu entre l'altruisme (other-centeredness) et ce qu'un anthropologue nommerait holisme dans le cadre de la famille étendue (the joint family):

Another important feature of Indian culture is its other-centeredness. Other-centeredness involves caring for others [le souci des autres], sacrificing one's liking for the benefit of others [le dévouement]. A constant self-adjustment lies at the core of this concept. A prototype of other-centeredness is the joint family institution where concern for others overrules self-centeredness. Contrast is the nuclear family structure where concern is restricted to the members of one's immediate family. (Lopamudra Choudhury, in Belief and Well-Being, p. 221.)

Si les mots ont un sens, se dévouer pour un membre de sa famille n'est pas la même chose que prendre soin d'autrui, même si dans les faits on accomplit les mêmes gestes (de garde-malade par exemple). Faute de distinguer entre la valeur instrumentale d'une action dans le dévouement et la valeur intrinsèque de la même action lorsqu'elle est accomplie par amitié, on méconnaît le sens de maitrī sarvabhūtānām dans l'hindouisme et le bouddhisme. Certes, la doctrine de l'amitié pour tous les êtres vivants, qui est un Naturalisme, est radicalement étrangère à la notion européenne de l'amitié («parce que c'était lui, parce que c'était moi»). Mais elle n'en est pas moins fondée sur la valeur intrinsèque, je veux dire non instrumentale, de chaque être vivant pris dans son individualité et du lien qui m'unit aux autres.