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maitrī kāruṇyam ārteṣu

L'amitié pour tous les êtres,
la compassion pour les malades
Déontologie médicale

4 avril 2013

The concept of Maitrî should be clearly distinguished from the concept of Kârunya. Maitrî defines the bond of nature and the Principle of Benevolence, kârunya defines the doctor-patient relationship and the Principle of Accountability.

Caraka, Sûtrasthâna 9, 26

"Friendship with all living beings, compassion for the sick, devotion to them when they can be cured, detachment from living beings when they are about to die — these are the four rules of behaviour for the physician."


«L'amitié (maitrî) [pour tous les êtres vivants], la compassion (kârunyam) pour les malades (ârtesu), le dévouement (prîtir) quand on peut (sakye) [guérir le patient], le détachement (upeksanam) à l'égard des êtres vivants (bhûtesu) qui se trouvent (°sthesu) à la mort (prakrti°): voilà (iti) les quatre [règles de] conduite (°vrttis caturvidha°) du médecin (vaidya°).»

«De quel état d'esprit (buddhi) le médecin doit être animé, c'est ce que montre le maître dans cette strophe qui commence par maitrî. L'amitié (maitrî): on en a déjà parlé [dans Caraka. Sûtra. VIII, 29 étudié ci-dessous]. Les malades (ârtesu): ceux qui ont une maladie (ârti°). La compassion (kârunyam): le désir (°icchâ) de faire cesser (prahâna°) la souffrance (duhkha) d'autrui (para). Quand on peut (sakye): quand on peut guérir (sâdhayitum) le malade, c'est-à-dire quand on a affaire à une maladie (vyâdhi) curable (sâdhya). Prakrti, ici (iha), désigne la mort (maranam), prakrti [litt. la nature] est synonyme de svabhâva [litt. l'état originel] et signifie ici la mort, comme quand le maître fait un pronostic en disant: "C'est à partir de cette heure-là (asmân muhûrtât)… qu'il entrera (â-PAT-syate) dans la mort (svabhâvam)" [Sûtra. XXX, 25]. Prakrtisthe veut dire: quand on est sur le point de mourir. A l'égard de ce malade qui va mourir (tasminn) il faut user (kartavyâ) de détachement (upeksâ); il ne faut donc pas, par exemple (°âdi), lui donner (dâna°) de médicaments (bhesaja), de peur (°bhayât), par exemple (âdi), de détruire (hânya°) sa gloire (yasas) [ce qui fait la valeur de sa personne].»

L'amitié pour tous les êtres vivants, c'est le lien naturel (the bond of nature) en raison duquel le médecin doit protéger la vie sous toutes ses formes. L'amitié, en d'autres termes et quand on l'interprète dans le cadre de l'éthique médicale, définit le principe du respect de la vie. La compassion pour ceux qui souffrent, au contraire, en tant que principe d'éthique médicale, définit une règle de conduite du médecin dans son rapport singulier au malade. C'est le principe d'une responsabilité (accountability) du médecin dans le respect qu'il doit à la personne du malade.

Les deux autres règles de conduite, le dévouement (si la maladie est curable) et le détachement (si le malade est incurable), ne font que déployer les implications du principe de compassion. Upeksana, la "circonspection", le "détachement" ou "l'abstention [d'agir]" à l'égard de ceux qui sont sur le point de mourir, correspond dans l'éthique médicale moderne à un principe interdisant l'acharnement thérapeutique. Ce que l'on risque de détruire, par cet acharnement thérapeutique sur un mourant, c'est son yasas, litt. sa "gloire", c'est-à-dire l'ensemble des valeurs qui constituent sa personnalité et qui survivront à la mort pour se retrouver dans ses réincarnations futures.

Friendliness to all living beings, Amitié pour tous les êtres vivants

Je reprends ci-dessous deux occurrences parmi beaucoup d'autres, dans le Compendium de Caraka, de ce thème de l'amitié pour tous les êtres, et de la glose qu'en donne Cakrapânidatta. On notera d'abord, dans le premier texte cité, la façon dont le concept de Maitrî s'articule au concept de Dharma et à la police du royaume. Même si l'impiété d'un malade, «déclassé, réprouvé, proscrit» (patita), interdit au médecin de lui apporter ses soins, cela lui interdit peut-être d'exercer son «dévouement» (c'est le concept de prîti ci-dessus ou harsa ci-dessous) qui le conduirait à l'action thérapeutique, mais cela ne détruit pas le lien naturel de sympathie entre tous les êtres vivants.

Ensuite, dans le second texte cité qui confirme la liste stéréotypée des quatre principes de l'éthique médicale — amitié, compassion, dévouement, détachement — à chaque fois définis avec précision dans un sens opératoire en fonction du pronostic permettant de juger si le cas est curable ou incurable, il nous faut étudier la façon dont la problématique de la Maitrî se conjuge à la problématique de la Non-violence. Le texte de base du Compendium de Caraka en porte la trace puisqu'il mentionne prasama, «l'apaisement» ou plus concrètement sans doute, si l'on ose risquer l'anachronisme de cette traduction, «le calme». Mais nous devons lire le long commentaire de Cakrapânidatta qui s'efforce de résoudre la contradiction entre douceur et violence dans la thérapeutique ayurvédique.

Ce qui apparaît comme une vertu du médecin ou un ensemble de règles d'éthique médicale résulte d'une conception du monde biologisante dans laquelle la réincarnation et la biocénose, interaction des vivants sur un même sol et sous un même climat, forment le fondement d'une échelle des êtres et d'un lien naturel, a bond of nature, entre les vivants. Cette vision biologisante de la réalité humaine est développée dans les textes philosophiques de l'hindouisme et du bouddhisme, autour des concepts de compassion, de nonviolence et de détachement que Caraka nomme upeksâ, upeksana. Il est intéressant de préciser, par une lecture aussi soigneuse que possible, les déplacements de sens que subissent ces concepts lorsque l'on passe du champ philosophique ou religieux au champ proprement médical. L'emploi du concept de sâpeksatva, «la considération [pour tous les êtres]», dans un texte célèbre de Sankara nous donne l'occasion de préciser ce glissement de sens par rapport au concept médical de upeksâ.

Synonymes ou paire de concepts l'un général et l'autre spécifique?

Sankara on sâpeksatva, "being bound by regards"

We should note a shift of meaning from Medicine to Metaphysics, or vice versa.