benodeArticleMenu_layout

Naissance du sujet agissant et souffrant

Avril 2009

La conscience, en Europe, est d'abord conçue comme une présence à soi agissant et souffrant.

Ralph Cudworth [1617-1688, école des Platoniciens de Cambridge], True Intellectual System of the Universe, London, 1878, p. 159; cité dans Alain De Libera, Archéologie du sujet, Tome I: Naissance du sujet, Paris, Vrin, 2007, p. 103, note 5:

"[Conscience is] that which makes a Being to be Present with it self, Attentive to its own Actions, or Animadversive of them, to perceive it self to Do or Suffer, and to have a Fruition or Enjoyment of it self.”

Henri de Monvallier, Entretien avec Alain de Libera: autour de l'Archéologie du sujet [Paris, Vrin, 2007 et suiv.], Actu Philosophia, Dimanche 4 janvier 2009.

«Enquêter sur le concept de «sujet», de subiectum, renvoie à celui de «substance» puis, de fil en aiguille, à celui d'«hypostase» et de suppositum. On se rend ainsi progressivement compte qu'il y a un lien à travailler entre la problématique philosophique du sujet et la problématique théologique de l'hypostase, qu'il faut suivre les variations et les écarts dans le domaine du concept qu'induisent et masquent à la fois les changements de langue, les traductions (le latin suppositum qui traduit le grec /hupostasis/ est et n'est pas synonyme de subiectum), les allers et retours entre disciplines. Avancer dans l'intelligibilité du sujet en philosophie, c'est (en partie) faire l'histoire de l'hypostase en théologie.

La Substance et l'Agent

«Ll'Antiquité a le concept d'/hupokeimenon/, c'est-à-dire de «substance-sujet» au sens d'Aristote, de «présent-subsistant»… et le Moyen Âge a celui de subiectum (qui traduit l'hupokeimenon grec)… lié à la passivité de ce qui supporte des accidents, des propriétés ou des qualités.

L'invention du sujet au sens moderne a moins à voir, comme on le croit souvent, avec l'invention de la conscience qui me permet de me penser comme sujet dans l'acte réflexif du cogito que, plus radicalement, avec la rencontre préalable, a priori tout à fait improbable, du «sujet» (en son sens antique et médiéval) avec un concept qui lui est radicalement opposé, celui d'agent. De support passif de propriétés, le sujet devient agent, c'est-à dire capacité en acte de réfléchir (pensée) et d'agir (volonté).»

La triade Corps (res extensa), Pensée (res cogitans) et Volonté (nolens volens)

«A l'époque de Descartes, on peut dire qu'en un sens le sujet était déjà tacitement devenu agent depuis bien longtemps grâce au concept théologique d'hypostase (personne, au sens où la Trinité est l'unité de trois hypostases: Père, Fils et Saint-Esprit)… La théologie trinitaire était relayée par la christologie. La figure du Christ… homme et Dieu… posait un problème depuis les Pères grecs: avait-il une volonté humaine et une volonté divine? Deux volontés ou une seule?… Le problème du sujet chez Descartes est un problème d'allure ou de format christologique: l'homme est-il un corps (res extensa), un esprit (res cogitans), l'union d'un corps et d'un esprit, ou bien une troisième substance, ou une personne ou ce que Descartes appelle volens nolens, «un sujet composé»?»