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Adhyāsa [adhyāropa] «Surimposition»

Michel Hulin
Encyclopédie philosophique universelle

L'adhyāsa est un concept propre au Vedānta non dualiste. Sa définition la plus complète se trouve dans l'introduction du Commentaire de Śaṅkara aux Brahma-sūtra.

La surimposition est conçue, comme son nom l'indique, sur le modèle de ce type particulier d'illusion d'optique dans lequel l'œil, ne parvenant pas à distinguer deux plans étagés en profondeur devant lui, rabat sur un seul de ces plans et amalgame confusément les formes appartenant à l'un et à l'autre. Si, par exemple, je contemple distraitement le ciel à travers une vitre sale, sans pour autant prêter attention à la présence de cette vitre, je surimposerai au ciel, sous forme de nuages, d'objets volants lointains, etc., les taches qui la constellent. Dans la doctrine védântique les deux plans sont représentés d'une part par le Soi (ātman) pur, illimité, libre, omniscient, etc., d'autre part par les «conditions limitantes extrinsèques» (upādhi), essentiellement le corps, les organes et les sens. Leur surimposition réciproque se traduit 1) par la particulari- /2785/ sation du Soi: il apparaît délimité par le corps et les organes, solidaire d'eux, ancré par leur intermédiaire dans un lieu et dans un moment; 2) par l'animation du corps et des organes: ils acquièrent la «vie», l'apparence de l'automotricité et de l'unité fonctionnelle. Sous l'effet de la surimposition, donc, le Soi épouse toutes les limitations et infirmités du corps, il est entraîné dans les heurs et malheurs d'une histoire personnelle et croit transmigrer de naissance en naissance. La surimposition apparaît ainsi comme la forme privilégiée d'actualisation de l'ignorance originelle (avidyā) et débouche elle-même sur l'émergence du moi empirique concret (ahaṃkāra) qualifié pour l'activité sociale, rituelle et profane, mais en même temps voué à l'errance et à la souffrance.

La réflexion philosophique s'est attachée à décrire la structure de la surimposition. Elle requiert la participation active du sujet et n'est cependant pas assimilable à un comportement inséré dans la durée concrète. Elle est en effet «sans commencement» (anādi) et «connaturelle au sujet» (sahaja). Chez Padmapāda, disciple direct de Śaṅkara, elle devient un processus s'étageant sur toute une série de niveaux transcendantaux: la surimposition du Soi et de l'ignorance originelle produit le «témoin» (sākṣin) , celle du Soi et du témoin produit l'ego, celle du Soi et de l'ego produit le «porteur de la notion de l'ego» (ahaṃkartṛ), celle du Soi et de ce «porteur» produit le sujet connaissant (pramātṛ), celle du Soi et du sujet connaissant produit le «vivant» (prāṇin) ou «sujet incarné» (śārīrin). L'accès à la délivrance, précisément parce qu'il passe par une prise de conscience de la forme: «Je suis le brahman», présuppose la disparition de la surimposition. Il s'agit d'une «dé appropriation» radicale du corps, des sensations, des phénomènes mentaux, etc., au terme de laquelle tout cela prend la forme d'un ensemble de processus objectifs «en troisième personne» qui se déroulent sous les yeux du sujet mais ne le concernent plus et ne l'affectent plus en aucune manière. Une telle expérience est probablement très proche de celle décrite dans le système Sāṃkhya sous le nom de viveka ou «discrimination» (v. ce mot). (Michel Hulin.)

• Śaṅkara, Prolégomènes au Vedânta, trad. L. Renou, A. Maisonneuve, 2e éd., 1980.