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Gandharvanagara, ville magique
Entre amères illusions et fictions motivantes

Mercredi 18 mai 2011

Exemple canonique du double sens de l'illusion, le mirage d'une ville céleste ou ville de Gandharvas. Dans son sens négatif, l'illusion, dont la matrice est la Māyā, est source de souffrance et nous en sommes prisonniers. Dans son sens positif, la Māyā comme «Nature naturante», est un pouvoir magique de créer des fictions utiles, des mirabilia ou des prodiges, qui nous motivent.

Le principe de fonctionnement de ce pouvoir magique est indiqué par Nāgārjuna, Stances du milieu, 17.31-33

«De même que le Maître, par son pouvoir miraculeux, crée un être magique et que cet être magique, magiquement créé, en crée un autre à son tour, de même l'agent se présente comme un être magique, et l'acte accompli par lui est comme un deuxième être magique créé par le premier. Passions, actes, agents, fruits ressemblent à une ville de génies célestes (gandharva-nagara), sont pareils à un mirage, à un songe.»

31. Just as a teacher, by his magical power, formed a magical form, And this magical form formed again another magical form —
32. Just so the "one who forms" is himself being formed magically; and the act performed by him is like a magical form being magically formed by another magical form.
33. Desires, actions, bodies, producers, and products are like a fairy castle, resembling a mirage, a dream.

Cette stance décrit une métalepse narrative, engendrement sériel de diégèses ou espaces-temps qui sont autant de réincarnations successives dans le flux du Saṃsāra.

Amères illusions

The Saints Nārada and Ańgirā Instruct King Citraketu

Śrīmad Bhāgavatam 6.15.21-23

adhunā putriṇāḿ tāpo bhavataivānubhūyate
evaḿ dārā gṛhā rāyo vividhaiśvarya-sampadaḥ
śabdādayaś ca viṣayāś calā rājya-vibhūtayaḥ
mahī rājyaḿ balaḿ koṣo bhṛtyāmātya-suhṛj-janāḥ
sarve 'pi śūraseneme śoka-moha-bhayārtidāḥ
gandharva-nagara-prakhyāḥ svapna-māyā-manorathāḥ

adhunā — at the present moment; putriṇām — of persons who have children; tāpaḥ — the tribulation; bhavatā — by you; eva — indeed; anubhūyate — is experienced; evam — in this way; dārāḥ — good wife; gṛhāḥ — residence; rāyaḥ — riches; vividha — various; aiśvarya — opulences; sampadaḥ — prosperities; śabda-ādayaḥ — sound and so on; ca — and; viṣayāḥ — the objects of sense gratification; calāḥ — temporary; rājya — of the kingdom; vibhūtayaḥ — opulences; mahī — land; rājyam — kingdom; balam — strength; koṣaḥ — treasury; bhṛtya — servants; amātya — ministers; suhṛt-janāḥ — allies; sarve — all; api — indeed; śūrasena — O King of Śūrasena; ime — these; śoka — of lamentation; moha — of illusion; bhaya — of fear; arti — and distress; dāḥ — givers; gandharva-nagara-prakhyāḥ — headed by the illusory sight of a gandharva-nagara, a big palace within the forest; svapna — dreams; māyā — illusions; manorathāḥ — and concoctions of the mind.

My dear King, now you are actually experiencing the misery of a person who has sons and daughters. O King, owner of the state of Śūrasena, one's wife, his house, the opulence of his kingdom, and his various other opulences and objects of sense perception are all the same in that they are temporary. One's kingdom, military power, treasury, servants, ministers, friends and relatives are all causes of fear, illusion, lamentation and distress. They are like a gandharva-nagara, a nonexistent palace that one imagines to exist in the forest. Because they are impermanent, they are no better than illusions, dreams and mental concoctions.

Source: http://vedabase.net/sb/6/15/21-23/

Fictions utiles

La parabole de la ville magique créée par le Buddha pour réconforter ses fidèles, dans le Sūtra du Lotus de la Bonne Loi, Chap. 7

Le Lotus de la Bonne Loi, traduit du sanskrit par Eugène Burnouf
(Paris, Imprimerie Nationale, 1852. Réédition: Paris, Adrien Maisonneuve, 1973)

Le Sūtra du Lotus est l'appellation simplifiée du "Sūtra du Lotus blanc de la Loi merveilleuse", en sanskrit: Saddharma-puṇḍarīka-sūtra. Le Soutra du Lotus se présente comme un enseignement prodigué par le Bouddha à la fin de sa vie terrestre, au mont des Vautours où furent donnés selon la tradition chinoise tous les enseignements mahāyāna. Le texte, composé en plusieurs étapes, daterait d'entre le Ier siècle av. J.-C. et le milieu du Ier siècle ap. J.-C., soit plusieurs siècles après la mort du Bouddha. La première traduction en français fut faite en 1840 et publiée en 1852 par Eugène Burnouf, à partir d'une version sanskrite primitive postérieure aux versions chinoises.

CHAPITRE VII. L'ANCIENNE APPLICATION.

[114] De plus, ô Religieux, ceux des êtres, qui, pendant que nous étions Çrâmanêras, sous l'enseignement du Bienheureux ont entendu la loi de notre bouche, ces nombreuses centaines de mille de myriades de kôtis d'êtres vivants, en nombre égal à celui des sables du Gange, qui suivaient chacun des seize Bôdhisattvas, et que chacun de nous séparément introduisait dans l'état suprême de Buddha parfaitement accompli, tous ces êtres, ô Religieux, placés aujourd'hui même sur le terrain des Çrâvakas, sont mûris pour l'état suprême de Buddha parfaitement accompli; ils sont parvenus au rang qui assure la possession de cet état. Pourquoi cela? C'est que, ô Religieux, la science des Tathâgatas n'obtient pas aisément la confiance des hommes.

Et quels sont donc, ô Religieux, ces êtres sans nombre et sans mesure, semblables aux sables du Gange, ces centaines de mille de myriades de kôtis d'êtres vivants qui, pendant que j'étais Bôdhisattva, sous l'empire du Bienheureux, ont entendu de ma bouche la parole de l'omniscience. C'est vous, ô Religieux, qui, en ce temps à cette époque, étiez ces êtres. Et ceux qui dans l'avenir seront Çrâvakas, lorsque je serai entré dans le Nirvâna complet, ceux-là entendront exposer les règles de la conduite des Bôdhisattvas, mais ils ne s'imagineront pas qu'ils sont des Bôdhisattvas, Ces êtres, en un mot, ô Religieux, ayant tous l'idée du Nirvâna complet, entreront dans cet état. Il y a plus, ô Religieux, s'il arrivait que je dusse me retrouver dans d'autres univers sous d'autres noms, ces êtres y renaîtraient aussi de nouveau, cherchant la science des Tathâgatas, et ils entendraient de nouveau cette doctrine: Le Nirvâna complet des Tathâgatas est unique; il n'y a pas là un autre ni un second Nirvâna. Il faut reconnaître ici, ô Religieux, [dans l'indication de plusieurs Nirvânas,] un effet de l'habileté dans l'emploi des moyens dont les Tathâgatas disposent; c'est là l'exposition de l'enseignement de la loi. Lorsque le Tathâgata, ô Religieux, reconnaît que le temps, que le moment du Nirvâna complet est venu pour lui, et qu'il voit que l'assemblée est parfaitement pure, qu'elle est pleine de confiance, qu'elle comprend les lois du vide, qu'elle est livrée à la contemplation, livrée à la grande contemplation, alors ô Religieux, le Tathâgata, se disant: "Voici le temps arrivé", après avoir rassemblé tous les Bôdhisattvas et tous les Çrâvakas, leur fait entendre ensuite ce sujet: Il n'y a certainement pas, ô Religieux, dans le monde un second véhicule, ni un second Nirvâna; que dire donc de l'existence d'un troisième?

C'est là un effet de l'habileté dans l'emploi des moyens dont disposent les Tathâgatas vénérables, etc., [qu'il paraisse exister plusieurs véhicules,] lorsque voyant la réunion des êtres profondément perdue, livrée à des affections misérables, plongée dans la fange des désirs, le Tathâgata leur expose l'espèce de Nirvâna dans lequel ils sont capables d'avoir confiance.

C'est, ô Religieux, comme s'il y avait ici une épaisse forêt de cinq cents Yôdjanas d'étendue, et qu'une grande troupe de gens y soit réunie, et qu'à leur tête se trouve un guide pour leur enseigner le chemin de l'île des joyaux, un guide éclairé, sage, habile, prudent, connaissant les passages difficiles de la forêt, et que ce guide s'occupe à faire sortir de la forêt cette réunion de marchands.

Cependant, que cette grande troupe de gens, fatiguée, épuisée, effrayée, épouvantée, parle ainsi: Sache, ô vénérable guide, ô vénérable conducteur, que nous sommes fatigués, épuisés, effrayés, épouvantés, et cependant nous n'avons pas encore atteint le terme de notre délivrance; nous retournerons sur nos pas, il y a trop loin d'ici [à l'extrémité] de cette forêt. Qu'alors, ô Religieux, ce guide habile dans l'emploi des divers moyens, voyant ces hommes désireux de retourner sur leurs pas, se livre à cette réflexion: Ces malheureux ne parviendront pas ainsi à la grande île des joyaux; et que, par compassion pour eux, il mette en usage l'habileté dont il dispose.

Qu'au milieu de cette forêt, il construise une ville, effet de sa puissance magique, dont l'étendue surpasse cent ou deux cents Yôdjanas; qu'ensuite il s'adresse ainsi à ces hommes: N'ayez pas peur, ne retournez pas en arrière. Voici un grand pays, il faut vous reposer; faites-y tout ce que vous avez besoin de faire; arrivés au terme de votre délivrance, fixez ici votre séjour. Ensuite, quand vous serez délassés de vos fatigues, celui qui y aura encore affaire ira jusqu'à l'île des joyaux, jusqu'à la grande ville. Qu'alors, ô Religieux, les gens qui se trouvaient dans la forêt soient frappés d'étonnement et de surprise: Nous voici sortis de cette épaisse forêt; arrivés au terme de notre délivrance, nous fixerons ici notre séjour.

Qu'alors, ô Religieux, ces hommes entrent dans cette ville produite par une puissance magique, qu'ils se croient arrivés au but, qu'ils se croient sauvés, en possession du repos; qu'ils pensent ainsi: Nous voici calmes. Qu'ensuite le guide voyant leur fatigue dissipée, fasse disparaître cette ville produite par sa puissance magique, et que l'ayant fait disparaître, il s'adresse ainsi à ces hommes: Marchez, amis, voici la grande île des joyaux tout près d'ici; cette ville n'a été construite par moi que pour servir à vous délasser.

De même, ô Religieux, le Tathâgata, vénérable, etc., est votre guide et celui de tous les êtres. En effet, ô Religieux, le Tathâgata vénérable, etc., réfléchit ainsi: Il faut ouvrir un chemin à travers cette grande forêt des douleurs, il faut en sortir, il faut l'abandonner. Puissent les êtres, après avoir entendu cette science de Buddha, ne pas retourner bien vite sur leurs pas! Puissent-ils ne pas arriver à se dire: Cette science de Buddha qu'il faut apprendre est pleine de difficultés! Alors le Tathâgata reconnaissant que les créatures ont des inclinations faibles, de même que ce guide qui construit une ville produite par sa puissance magique, pour servir à délasser ses gens, et qui leur parle ainsi après qu'ils s'y sont reposés: Cette ville n'est que le produit de ma puissance magique; le Tathâgata, dis-je, ô Religieux, grâce à la grande habileté qu'il possède dans l'emploi des moyens, montre en attendant et enseigne aux créatures, pour les délasser, deux degrés de Nirvâna, savoir, le degré des Çrâvakas et celui des Pratyêkabuddhas.

Et dans le temps, ô Religieux que les créatures s'y arrêtent, alors le Tathâgata lui-même leur fait entendre ces paroles: Vous n'avez pas accompli votre tâche, ô Religieux, vous n'avez pas fait ce que vous aviez à faire; mais la science des Tathâgatas est près de vous; regardez, ô Religieux; réfléchissez-y bien, ô Religieux: ce qui est à vos yeux le Nirvâna n'est pas le Nirvâna [véritable]; bien au contraire, c'est là un effet de l'habileté dans l'emploi des moyens dont disposent les Tathâgatas vénérables, etc., qu'ils exposent trois véhicules différents. Ensuite Bhagavat voulant exposer ce sujet plus amplement, prononça dans cette occasion les stances suivantes:

60. Le Guide du monde, Abhidjñâdjñânâbhibhû, qui était parvenu à l'intime essence de la Bôdhi, resta pendant dix moyens Kalpas complets, sans pouvoir obtenir l'état de Buddha, quoiqu'il vît la vérité.

61. Alors les Dêvas, les Nâgas, les Asuras, les Guhyakas, appliqués à rendre un culte à ce Djina, firent tomber une pluie de fleurs dans le lieu où ce Chef des hommes parvint à l'état de Bôdhi.