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Encyclopédie philosophique universelle
Michel Hulin

PRAKṚTI (Nature)
Sk., subs. fém.

« Pro-créatrice, Nature originelle, base, fondement. »

Dans le système Sāṃkhya, la prakṛti constitue l'un des deux principes ontologiques fondamentaux, l'autre étant l'Esprit ou puruṣa. La prakṛti est à la fois cause agente et cause matérielle universelle. En tant que telle, elle n'est pas un objet possible de la perception sensible. Son existence est établie au terme d'une démarche inférentielle qui, partant de l'observation de ses «produits» ou «dérivés» (vikṛti), remonte à leur substratum commun (v. Sāṃkhyakārikā, 14-16). Bien que fondamentalement une, la prakṛti comporte partout et toujours trois attributs ou aspects, les guṇa: inertie et obscurité du tamas, légèreté et luminosité du sattva, tension et instabilité du rajas. Ce sont les innombrables modes possibles de rapports entre les guṇa, avec prédominance «locale» de l'un ou l'autre, qui rendent compte de l'infinie diversité des effets issus de la prakṛti. Celle-ci leur demeure d'ailleurs toujours immanente en vertu du principe de la «présence réelle des effets [dans la cause]» ou satkāryavāda (v. ce mot). Il convient à ce propos de souligner que la prakṛti englobe le domaine entier de la manifestation, déployée à travers le temps et l'espace. Etant donné que les organes mentaux (buddhi, manas, sens, etc.) sont eux-mêmes conçus comme des produits de l'évolution de la Nature, leurs fonctions (perception, mémoire, raisonnement, etc. ) rentrent elles aussi dans le champ de la manifestation. Elles ne sont pas des «pensées», des expressions du sujet, mais des processus naturels et impersonnels.

Système essentiellement dualiste, le Sāṃkhya n'admet en principe aucune relation réelle entre la Nature et l'Esprit. Il lui faut cependant rendre compte de l'origine du mouvement par lequel la prakṛti se déploie en la multitude de ses dérivés. Hors de la présence du puruṣa, les attributs demeurent dans un état d'équilibre (guṇāvastha). Ils se neutralisent réciproquement, de sorte que la prakṛti demeure indifférenciée et inerte. Cette conception constitue d'ailleurs le fondement de la notion religieuse de «dissolution cosmique» (pralaya). La «création» (sarga) reprend dès lors que la présence du ou des puruṣa vient induire un déséquilibre dynamique entre les guṇa. Il s'agit évidemment ici d'une présence intéressée, avide. Les puruṣa, tous soumis dans leur condition naturelle à l'ignorance métaphysique, projettent sur la Nature indifférenciée leurs espoirs et leurs craintes, et celle-ci prend pour chacun d'eux le visage correspondant à son attente: elle paraît s'ordonner autour de lui, se structurer en fonction de son projet, devenir son champ d'activité (viṣaya). En un sens, donc, il est permis de dire que la Nature se montre différente pour chaque puruṣa. Mais elle leur est en même temps commune dans la mesure même où, de l'un à l'autre, l'ignorance métaphysique conditionnée par le karman comporte — à côté de ses aspects privés ou «biographiques» — un dénominateur commun. Ceci correspond à la double dimension, subjective et objective, des guṇa.

On voit ainsi que la présence de l'Esprit est indispensable au déclenchement d'une manifestation cosmique à laquelle, pourtant, il ne participe pas. Une certaine affinité secrète, paradoxalement liée à leur étrangeté réciproque, unit donc les deux principes fondamentaux. Cette fragilité interne du dualisme Sāṃkhya est aussi à la source de sa fécondité historique. Il a souvent été considéré comme une étape nécessaire de la pensée menant au véritable non-dualisme. Et, de fait, selon que l'accent sera mis sur son caractère illusoire ou réel, le rapport puruṣa-prakṛti paraîtra préfigurer tantôt celui du brahman et de la māyā, dans le Vedānta non-dualiste, tantôt celui du puruṣa (suprême) et de sa Puissance de manifestation (śakti) dans les non-dualismes de style tantrique, tels que le Śivaïsme cachemirien.

La prakṛti est encore appelée avyakta, «Non-manifesté» et pradhāna, «Pré-établi». La première appellation la désigne comme la source cachée de la manifestation sensible, la seconde met l'accent sur son rôle de substrat permanent des phénomènes. (Michel Hulin.)