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Reflet, perception et mouvement
L'analogie à double sens du reflet dans le Vedânta

Michel Hulin, Sankara et la non-dualité, Paris, Bayard, 2001,
spéc. p.156 (reflets du soleil) et p.110 (reflets dans un cristal).

David Peter Lawrence, Remarks on Abhinavagupta's use of the analogy of reflection, Journal of Indian Philosophy, Vol.33, 2005, pp.583-599. Spéc. p.584.

"In Sankara's rather ad hoc treatment of the reflection model, we may usefully distinguish two alternative conceptions. Sankara sometimes talks of reflections of the transcendent, unitary and unchangeable Âtman/Brahman in the diversity of limited subjects and objects, with the analogies of the reflection of the sun in rippling water [les rides à la surface de l'eau] and of a person in a mirror. He also sometimes describes adventitious qualifications as reflections in the Âtman, with the illustration of the reflection of colors in a clear crystal…"

Karl H. Potter, Advaita Vedânta Up to Samkara and His Pupils, Delhi, Motilal Banarsidass, 1981 (Encyclopedia of Indian Philosophies, Volume III), pp.84–88 (Reflection analogies).

T. S. Rukmani, Vijnanabiksu's Double Reflection Theory of Knowledge in the Yoga System, Journal of Indian Philosophy, Vol.16, No.4, December 1988, pp.367—375.

Immobilité du mouvement

Le Reflet est la comparaison privilégiée pour illustrer la relation entre Dieu et les jîvas (les vivants, les âmes individuelles). Les jîvas sont de pures «apparences» ou «reflets» (âbhâsa) du Soi Suprême, comme le soleil se reflétant dans les clapotis ou les rides à la surface de l'eau (rippling water). L'analogie vise à expliquer pourquoi, si un seul et unique Soi anime une multitude de corps vivants, les actions de ces corps variés ne se mélangent pas. Quand le soleil se reflète dans plusieurs âbhâsas, le tremblement de l'un de ces reflets n'implique pas le tremblement du voisin. La courbure d'une ligne droite, le déplacement d'un récipient dans l'espace, le tremblement de la lumière à la surface ridée de l'eau sont seulement des apparences.

«Et sa situation «est comparable à celle de la lumière». De même que la lumière émanant du soleil et de la lune et diffusée dans l'immensité devient pour ainsi dire droite ou courbe selon que les conditions limitantes extrinsèques — un doigt par exemple — avec lesquelles elle entre en contact sont droites ou courbes mais ne devient pas réellement telle, de même que l'espace cosmique, tout en paraissant se déplacer lorsque des récipients, cruches, etc., sont déplacés, ne change pas réellement de place, de même encore que le soleil ne tremble pas alors même que son image reflétée dans une écuelle remplie d'eau paraît trembler lorsque quelqu'un remue l'écuelle, de même le Suprême Seigneur ne souffre pas alors même qu'est en proie à la souffrance sa (pseudo–)partie appelée «âme individuelle», conditionnée de l'extérieur par l'intellect et autres organes suscités par la nescience.» Sankara, Commentaire aux Brahmasûtra, II,3,46. Traduction Michel Hulin (Sankara, p 156).

Le Soi, n'étant pas distinct de l'univers, n'entre pas en lui à proprement parler. Tout comme le soleil n'entre pas dans l'eau à proprement parler, mais seulement sous la forme de reflets qu'on y perçoit. L'univers indifférencié est un milieu qui reflète ou qui diffracte la Pure Conscience, Brahman, les jîvas percevant le Soi et se percevant eux-mêmes dans ce milieu.

Fiction de la perception des choses sensibles

La comparaison du reflet des choses sensibles et de leurs couleurs dans un morceau de cristal de roche joue en sens inverse, pour illustrer le mécanisme de la perception.

«De même qu'en ce monde un bloc de cristal, de par sa transparence naturelle, assume fictivement diverses teintes de vert, de bleu, de rouge, etc., lorsqu'il est en contact immédiat avec des objets qui, eux, possèdent réellement ces couleurs, de même, une fois mise en contact avec des organes tels que l'œil, etc., la lumière du Soi — en elle-même pure conscience massive — se diversifie (fictivement) en vision, (audition), etc. […] Or l'intellect, de par sa limpidité intrinsèque et sa proximité du Soi, en reflète la luminosité propre. Aussi est-ce lui qui est au premier chef identifié au Soi, même chez les hommes de discernement. Puis c'est l'organe mental (manas) qui vient capter cette luminosité grâce à la proximité de l'intellect; puis les organes sensoriels grâce à leur contact avec le manas, enfin l'enveloppe corporelle grâce à son contact avec les sens. C'est ainsi que la luminosité du Soi se diffuse de proche en proche à travers tout l'organisme. Les gens s'identifient (préférentiellement) à tel ou tel de ces niveaux en fonction de leur degré de discernement.» Sankara, Commentaire à la Brhadâranyakopanisad, IV,3,7 et IV,3,30. Traduction Michel Hulin (Sankara, pp.110–111).