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Reflets rouges de l'hibiscus dans un cristal

printemps 2007

Dans le Nyâya et dans le Vedânta, une analogie aide le disciple à comprendre comment la réalité se diffracte dans les choses sensibles en une myriade d'illusions. Un morceau de cristal de roche posé sur une étagère s'imbibe de la couleur rouge des fleurs d'hibiscus placées derrière lui, et la réalité prend l'apparence de ces reflets rouges. Cette analogie est à double sens. Entre les apparences et la réalité il y a d'un certain point de vue diffraction et d'un autre point de vue participation. Dans la plupart des situations concrètes de la vie humaine, cette analogie s'applique dans un sens négatif: nous sommes prisonniers des illusions sensibles. Dans certaines situations privilégiés, des «virtuoses» (Max Weber) de la vie religieuse retournent cette analogie dans un sens positif: union à Dieu par exemple. Je m'intéresse ici à des représentations, des croyances et des pratiques extrêmement diverses, qui n'ont en commun que l'usage de cette analogie du cristal de roche et de la pierre précieuse.

Versions classiques de l'analogie du cristal

L'analogie du cristal de roche ou de la pierre précieuse qui réfracte la lumière est fort répandue dans les textes littéraires et philosophiques. Dans sa traduction des Yogasûtra de Patanjali, par exemple, où cette analogie apparaît en I.41, Woods fait référence à la Sakuntalâ de Kalidâsa, II.7. Le roi Dusyanta en approchant de l'ermitage rappelle ses chasseurs partis en avant et donne ordre à ses soldats de ne pas troubler la paix de ce lieu où rayonne la flamme de la vie ascétique qui pourrait se transformer en courroux contre les actes de violence que commettraient les chasseurs (trad. Lyne Bansat-Boudon):

«Les ascètes voués à la sérénité
Renferment en secret une splendeur ardente.
Ainsi que le cristal (sûryakânta) doux et froid au toucher,
Ils flamboient, exposés à des flammes rivales.»

Dans Yogasûtra I.41, Le mental (citta) «est comme une très noble pierre précieuse» à travers les réfractions de laquelle les objets sont perçus. D'un premier point de vue, il nous met en contact avec les choses sensibles. Mais d'un autre point de vue, par delà les apparences et le jeu des illusions et, dans le Yoga, lorsque se produit l'harmonie entre l'âme, les organes et les objets, cette coloration du mental prend une tournure positive:

«Puisqu'il y a la maîtrise de la réflexion exercée sur la chose par le mental qui est comme une pierre précieuse très noble, sans tache, de la plus belle eau, c'est l'accord complet entre la forme du mental et celle de la chose. Ainsi, puisqu'il y a une coloration exercée par la chose conçue telle qu'elle est, à l'endroit d'un mental sans tache, c'est l'accord complet entre la forme de celle-ci et la forme de celui-là.» Commentaire de Bhoja ad Yogasûtra I, 41 traduit par Ph. Geenens, dans Philippe Geenens, Le Yogasûtra de Patanjali avec le commentaire de Bhoja, Palaiseau, Editions Agamat, 2003, p.93.

Entre diffraction et concentration

Le cristal a la double propriété de diffracter et de concentrer le rayonnement de la lumière. L'analogie du cristal de roche est donc très précieuse pour illustrer le double processus mental et ontologique que décrivent les philosophes indiens: la spécification des choses sensibles et le foisonnement de la Nature d'un côté; et de l'autre, la concentration mentale et la participation au Soi Suprême. Je m'intéresse ici seulement à la structure de cette analogie et aux images, aux croyances, aux pratiques qui s'en inspirent dans l'Inde. C'est Olivier Lacombe, dans L'Absolu selon le Vedânta (Paris, Geuthner, 1966), qui m'a mis sur la voie de cette dialectique entre ce qu'il nomme la spécification (à mes yeux une diffraction) et ce qu'il nomme la participation (à mes yeux une concentration):

(p. 73) «La participation, c'est la présence infiniment proche de l'être absolu derrière le voile de Mâyâ, mais sans communication véritable parce que le non-être ne peut vraiment recevoir; et pour Mâyâ elle-même, on ne saurait dire participation de l'être, quoiqu'elle ne soit pas pur néant.»

Le point d'application de ce rapport de participation n'est donc pas la Nature, mais la vie mentale. Lacombe applique le concept de «participation» à la description de la relation qui s'établit dans la vie mentale (cetanâ), «imbibée» par le rayonnement de l'Esprit pur, entre le Corps sensible, «le composé du corps et des organes» (kâryakaranasamghâta), et le Soi:

(p. 156) «C'est en fonction du corps dans lequel s'accomplit chacune de ses existences que se définit pour l'âme transmigrante sa condition relativement heureuse ou malheureuse, puisque le corps est «la base de l'expérience affective du Soi»[sarîram] âtmano bhogâdhisthânam (Comm. de Sankara ad Chandogya Upanisad VIII,12,1) — en même temps que celle de sa connaissance empirique et de son action dans le monde.»

Ce lien affectif du corps au Soi, c'est un lien de participation et la réfraction de la lumière dans un morceau de cristal de roche en donne l'illustration:

(p. 126) «[La notion de participation] signifie ensemble le plus parfait embrassement de l'absolu et du relatif à raison de leur non-dualité, et la nécessité de les discriminer rigoureusement pour qui veut encore considérer l'absolu par rapport au relatif. L'absolu comme cit est lumière d'intelligence rayonnant à l'infini. Et sous cette même perspective avidyâ-mâyâ est capable de recevoir sa nature lumineuse, de devenir cetanâ, mais non point en son être propre, car elle n'en a pas, et seulement par perméabilité et aptitude à être «imbibée» de ce rayonnement. Et ce rayonnement même, cette pure incandescence, précisément parce qu'elle traverse un milieu qui n'est ni lumière ni non-lumière ne peut y être connue adéquatement comme lumière…»

J'en reste à la structure de cette analogie, sans métaphysique, pour illustrer l'idée qu'on se faisait dans l'Inde du mécanisme de la vision, de la réfraction de la lumière, de la structure de la perception et de notre rapport à la nature.