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De Brahmā au brin d'herbe kuśa
L'échelle des êtres dans le jardin de la maison

Jeudi 6 février 2014

Le jardin est le lieu d'une expérience vécue de la pluralité des mondes parce que les organes des sens, principalement la vue mais aussi l'odorat, le toucher et les autres sens, s'exercent au jardin dans le cadre d'un dialogue avec autrui. Jean-Jacques Rousseau avait décrit cette dialectique entre la perception et la parole dans ses Lettres sur la botanique. J'ai retrouvé cette dialectique au Kerala quand Vayaskara Mooss m'emmenait au jardin découvrir les plantes ayurvédiques qu'il y faisait pousser.

Je ne parle pas du jardin maraîcher ni du jardin d'épices (tōṭṭam en malayalam), je ne parle pas non plus des jardins de plantation ou des vergers en terrasse sur les pentes des Ghats (paṟampụ en malayalam), mais je parle du jardin de la maison, purayiṭam en malayalam. «Purayiṭam, c'est en anglo-indien le compound, c'est-à-dire l'ensemble de la maison et du jardin entourés d'une clôture (mur d'enclos et buissons d'épines comme, par exemple, des bougainvillées). Compound vient du malais kampong, enclos; en Inde comme en Malaisie les limites de la maison s'étendent jusqu'au fond du jardin. La maison n'est vraiment complète qu'entourée de certains arbres investis d'une série de valeurs culturelles et religieuses» (Discours des remèdes, 32).

La scène sociale, cadre d'interlocution entre ceux qui parlent avec autorité et ceux qui écoutent avec respect, se déploie sous les tropiques sur le fond de l'échelle des êtres — «de Brahmā au brin d'herbe kuśa» — qui passe au premier plan dès que nous sortons dans le jardin. Des dialogues au jardin, et retour: l'organe des sens dominant est tour à tour l'œil au jardin et l'oreille quand on me parle.

On a coutume d'interpréter l'échelle des êtres «de Brahmā au brin d'herbe» (formule partout rencontrée dans la littérature philosophique et religieuse) comme le cadre biologique où s'inscrivent l'inégalité sociale, le système des castes et les règles de la parenté. C'est une idée reçue dans l'indianisme qui est fondée sur un faux-sens, car il ne s'agit pas d'un cadre qui se subdivise. De Brahmā au règne végétal dans le monde des vivants il n'y a pas un enchaînement (images fallacieuses d'une échelle ou d'une arborescence) mais une dilatation de l'expérience vécue qui se monnaie en une pluralité innombrable de mondes lilliputiens.

Yogavāsiṣṭha VI-2, chapitre 136 • Histoire du chasseur et de l'antilope

Edition Vasudeva Laxmana Sharma Pansikar, vol. II, pp. 1390-1392

Ce récit est scandé par une injonction récurrente: «Ecoute (śṛṇu) ce que je vais te raconter ou t'enseigner!», dit le maître au disciple. Il commence par un dialogue et finit sur un dialogue. Cette histoire d'un cycle de renaissances illustre la thèse philosophique selon laquelle les êtres vivants dans le monde sensible naissent sur le mode de «l'errance à travers la pluralité des mondes», jagad-bhrānti.

Résumé en anglais
dans la traduction condensée de Swami Venkatesananda (SUNY, 1993), p. 624ss.

(BHASA said:) Then I asked the fire-god: Who was this person before he died? The FIRE-GOD narrated to me the following story:

Listen, there is infinite space which is full of pure consciousness. In it are countless worlds floating like so many atoms. In that there arose a cosmic person endowed with self-awareness. That person experiences his own light as you see an object in a dream. From those experiences arise the various senses and their respective organs which together form the body. These senses perceive their own respective objects which become the world.

In that world there arose a person named Asura (demon). He was proud of his might. Once he destroyed the hermitage of a sage who cursed him thus: "You have done this because you are proud of your gigantic body. You will die and become a mosquito. The fire of that curse burnt Asura to ashes. He became a disembodied personality, just like the mind of an unconscious person. It became one with the physical space. It then became united with the wind in that space. This wind is the life-force (prāṇa). The Asura now awoke as a living being and acquired energy, water, etc. Once again endowed with the five elements (the tanmātras) and a particle of the infinite consciousness, he began to vibrate as an individual. There arose in him self-awareness, just as a seed sprouts in favourable conditions. In that self-awareness lay the sage's curse and therefore the notion of a mosquito. Therefore he became a mosquito…

(In answer to Rāma's question, Vasiṣṭha said: "Right from Brahmā down to the blade of grass all beings are subject to two forms of birth: the first is Brahmā's creation and the other is illusory creation. The creation that arises spontaneously in the mind of the Creator which he had not experienced before is the creation of Brahmā, not 'birth through the womb', That which arises on account of latent delusion is the illusory birth, born of subject-object relationship."

The mosquito dwelt happily on a blade of grass with its partner. This grass was eaten by a deer. Because he died looking at the deer, he became a deer. The deer was killed by a hunter: hence the deer was born as a hunter in the next birth. While the hunter was roaming the forest, he had the good fortune to meet a holy sage who awakened him: "Why do you engage yourself in this cruel life of a hunter? Abandon this sinful life and seek to attain nirvāṇa."

Traduction

…………………

17. Cet [être] fait des cinq éléments (pañca-tanmātra-mayaḥ), fait seulement (matra) d'un fragment (lavaka) de pensée (cin-mātra-lavakaḥ), atome (aṇukaḥ), se mit à vibrer (spandam āpa [parfait] < ĀP-) spontanément (svabhāvena) dans l'air (vyomni, locatif < vyoman) comme (yathā) une particule (lava) de Vāta [le vent comme fluide vital] (vāta-lavaḥ).

18. Alors, cette (tad) pensée (cetanam), logée à l'intérieur (anta[ḥ]stha) du vent (anila) dont il était fait (tasya), s'éveilla (vy-abudhyata, aoriste < vi-BUDH-), comme sous l'influence (instr.) des saisons, des vents et des eaux (kāla_anila_jalaiḥ), dans la terre (bhūmau, loc.) la graine (bhījam) produit une pousse (aṅkūra-kṛt).

19. Logée à l'intérieur (antasthā) de quelqu'un qui connaissait (vid) la malédiction (śāpa) irrémissible (śuddha), sa (asya) pensée (cit, fém.), qui était [donc] connaissance (°vidā, fém.) de la notion de moustique (maśaka-tva-vidā), [fut] collée par force (vedhitā = viddhā < VYADH-) au corps d'un moustique (maśaka_aṅgāni, acc. plur.). Connaissant (viditvā, absolutif < VID-) [= Ayant la pensée du moustique], il devint (abhavat) moustique.

20. Entrant (nipatat, nom. neutre participe prés. < ni-PAT-) dans le souffle (niḥśvāsa) d'un petit corps (alpadehasya) délicat (tanoḥ, gén. < tanu) né de la sueur (svedajasya), la vie de ce moustique ne dure que deux jours.

Śrīrāma demanda:

21. De tous les êtres vivants en ce monde (iha), qu'en est-il de (kim) celui qui est né à l'intérieur d'une matrice (yony-antara-ja eva)? Ou comment (kim-uta) survient (sambhavati) une renaissance (samudbhavaḥ) ou encore (api vā) un autre (anyaḥ) manifesté (prabhaḥ < pra-BHĀ- apparaître, briller, venir au jour)?

Śrīvasiṣṭha répondit:

22. [Dans l'échelle des êtres] De Brahmā au brin d'herbe (brahmādīnāṃ tṛṇāntānāṃ), il y a deux sortes de naissance (dvidhā bhavati saṃbhavaḥ): l'une est faite de Brahmā (eko brahmamayaḥ), et l'autre (anyas tu) naît de l'errance (bhrānti-jaḥ < bhrānti wandering, roaming about < BHRAM-). Ecoute (Śṛṇu)!

23. Du fait de (ablatif) l'errance à travers [la pluralité] des mondes (jagat) produits (rūḍha <RUH pousser [végétaux], prospérer, cicatriser) antérieurement (pūrva-rūḍha-jagad-bhrānti-) et de la coloration (rañjanāt) par les éléments du monde sensible (bhūta-tanmātra), on dit que (proktaḥ) la naissance (saṃbhavaḥ) des êtres vivants (bhūtānāṃ) naît de l'errance (bhrānti-jaḥ). Elle est liée (saṃgataḥ) au [monde] visible (dṛṣya).

24. Quand (locatif absolu) n'apparaît pas (a-bhātāyām, locatif fém. < a-bhāta non visible, non manifesté < BHĀ-) d'errance à travers [la pluralité] des mondes (jagad-bhrāntau, locatif), la production des êtres (bhūta-bhāvaḥ) se fait d'elle-même (svayam, indéclinable), Seigneur (bhavan, vocatif < bhavat)! On dit qu'elle est faite de Brahmā (brahmamayaḥ). Cette naissance ne naît pas d'une matrice (na sa yonijaḥ).

25. Les choses étant ainsi (evaṃ sthite), ce moustique était né (utthitaḥ) sur le mode de (vaśa) l'errance à travers les mondes (jagad-bhrānti-vaśa_utthitaḥ). Il n'était pas né en Brahmā (na tu brahmotthitaḥ). Ecoute, Rāma, la succession (krama) de ses efforts de vivre (ceṣṭā-kramam < ceṣṭā mouvement, mode de vie, entreprise, effort).

…………………

30. L'antilope (hariṇa) circulant (viharan) dans la forêt (araṇya) fut tuée par un chasseur (vyādhena) avec son arc (dhanuṣā). Parce que la vue (dṛṣṭi-tvāt) du chasseur ne pouvait pas ne pas rester immobile [dans sa mémoire] (vyādha_an-an-aga), elle devint chasseur dans sa nouvelle vie.

31. Le chasseur, circulant dans les forêts (vaneṣu viharan), rencontra (saṃyāta < saṃ-YĀ) l'ermitage (kānana) d'un Muni. S'étant installé là (tatra viśrāntavān), à cause de son attachement [à ce maître] (saṅgāt), il fut éveillé par le Muni (muninā pratibodhitaḥ < prati-BUDH-).

Suit le récit d'un dialogue protreptique entre le chasseur et son guru.