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La diversité des mondes moraux (Alfred Schütz)

Jeudi 7 novembre 2013

La problématique de la diversité des mondes moraux nous vient des philosophes américains (William James, George Herbert Mead), de la phénoménologie (Husserl) et de la sociologie phénoménologique (Alfred Schütz). Alfred Schutz [forme américaine de Schütz] soulignait deux points de convergence entre Husserl et James qui, selon lui, partageaient la notion de flux de conscience (stream of thought) et la théorie des marges (theory of fringes). Husserl et James appréhendent l'un et l'autre le flux de la conscience dans son unité première (the lived stream) qui est seulement ensuite décomposée par la réflexion. L'idée chez Husserl selon laquelle le noyau de signification délimitant un objet de pensée (object) ressortait sur le fond d'un réseau non thématisé de relations constituant son horizon est à mettre en parallèle avec la conception suivant laquelle James n'isolait jamais les thèmes de pensée (topics) de leurs marges (fringes). Les marges servaient selon lui à connecter un thème à l'expérience vécue. Par exemple, le "tonnerre" (un thème de pensée), c'est toujours à ses marges "un coup de tonnerre faisant irruption au milieu du silence et contrastant avec lui" (une expérience vécue).

In a famous chapter of his Principles of Psychology [Vol. II, ch. 21], William James analyzes our sense of reality. Reality, so he states, means simply relation to our emotional and active life. The origin of all reality is subjective, whatever excites and stimulates our interests is real. To call a thing real means that this thing stands in a certain relation to ourselves. "The word 'real' is, in short, a fringe."

A. Schutz, On Multiple Realities [1945], repris dans ses Collected Papers I: The problem of Social Reality, The Hague, Martinus Nijhoff, 1962, p. 207.

S'inspirant de la théorie des différents ordres de réalité que James nomme des sous-univers (sub-universes), Schutz conçoit l'existence de diverses provinces de sens (various finite provinces of meaning). Chacun de ces univers de sens, chacune de ces provinces, chacun de ces mondes moraux— un rêve, une pièce de théâtre quand j'ai pris place au parterre et que le rideau se lève, une cérémonie religieuse où je suis impliqué, un théorème mathématique que j'étudie, une rue dans laquelle je marche, une époque dans laquelle je me projette — a sa logique et sa diégèse propres, et le mouvement par lequel je passe de l'une de ces provinces à une autre s'apparente à une métalepse narrative ou à la transmigration d'une âme d'un monde vécu à un autre.