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L'arbre et la graine
Magie du rêve produisant la pluralité des mondes

Jeudi 21 novembre 2013

Yogavāśiṣṭha, Livre IV, Chapitre 19, verset 27

Magie du rêve qui fait voir la pluralité des mondes et l'immensité de leur foisonnement dans l'imperceptibilité [nous dirions improprement l'infiniment petit] du soi, comme si l'on apercevait un arbre adulte dans la graine. Magie reproduite par le Bouddha dans le miracle des mangues, par exemple.

svāntaḥsaṃsthajagajjālaṃ bhāvābhāvaiḥ kramabhramaiḥ /

paśyati svāntar evāśu sphāraṃ bīja iva drumam //

«[Le rêveur] voit (paśyati) situés à l'intérieur de lui-même (svāntaḥ-saṃstha) la multitude des mondes (jagaj-jāla), dans toutes leurs naissances et leurs disparitions (bhāvābhāvaiḥ), dans toutes les vicissitudes de leur course (krama-bhramaiḥ), comme (iva) [s'il voyait] dans une graine [située] ainsi à l'intérieur de lui-même (svāntar eva … bīje) un arbre (drumam) immédiatement épanoui (āśu sphāraṃ) [dans la hauteur majestueuse de l'âge adulte].»

François Chenet (Psychogenèse et cosmogonie, p. 159–160) cite ce śloka du Yogavāśiṣṭha, Livre IV, Chapitre 19, verset 27, mais passe à côté du sens de bhrama (vicissitudes) et de āśu (un arbre «immédiatement» adulte dans sa graine).

Le motif de l'arbre adulte vu en rêve dans la graine est récurrent dans le Yogavāśiṣṭha et par exemple dans l'histoire du moine Jīvaṭa. Rêver que l'on voit l'arbre adulte dans la graine, c'est produire la pluralité des mondes vécus et c'est le moteur de la transmigration.


L'arbre dans la graine, motif récurrent

Exemples dans l'histoire du moine Jīvaṭa (VIa, de 62, 1 à 69, 15)

hulin_histoire_du_moine_djivata.pdf — Michel Hulin, Sept récits initiatiques tirés du Yoga-Vasistha, Paris, L'Autre Rive—Berg International, 1987, pp. 121–134.

Dans les métamorphoses successives de Jîvata au fil des métalepses narratives nous faisant voyager du monastère au cabaret puis à l'illam d'un brahmane Nambudiri puis à la cour du Mahârâja puis aux bosquets sacrés habités par des nymphes et des Gandharva puis dans la savane arborée où court l'antilope puis au jardin où les abeilles butinent les fleurs, nous devons lire une parabole sur l'être humain pris dans les jeux (līlā) de māyā et migrant de position en position dans l'échelle des êtres.

pp. 121 sqq. [skt 918]

VASISTHA: «Écoute-moi — ô Râma — je vais te raconter ce qui est arrivé à un certain moine (bhiksu) qui réfléchissait beaucoup. Il était donc une fois un grand moine qui s'exerçait constamment au recueillement (samâdhi). Il consacrait ses journées entières à ces efforts de méditation. Son esprit ainsi purifié par de tels exercices pouvait s'identifier immédiatement à l'objet sur lequel portait sa méditation: ainsi l'océan donne-t-il, d'un instant à l'autre, naissance à des vagues. Un jour qu'il était bien établi dans son recueillement, sa pensée unifiée, il songeait à vaquer à ses occupations de moine lorsqu'une inspiration subite lui vint: "Et si, pour m'amuser (līlārtham), je faisais l'expérience de ce que vivent les gens ordinaires (sāmānyajanavṛttitām)?" Aussitôt, son esprit investit un personnage autre que lui-même: ainsi l'océan revêt-il une autre forme, simplement en laissant s'apaiser l'agitation de ses vagues. A cet homme qui n'existait encore que dans son esprit il prit soudain fantaisie de se donner un nom au hasard: "Je m'appelle Djîvata" [jīvaṭa], pensa-t-il.

un moine > les gens ordinaires

Et ce Djîvata, personnage de songe, se mit à déambuler dans les rues d'une ville non moins onirique. Il se fit servir à boire et fut bientôt ivre comme une abeille étourdie par le nectar des lotus. Rendu gai par l'ébriété, il s'endormit d'un profond sommeil.

ivrogne > brahmane (devoirs de sa caste)

Il rêva et, dans son rêve, il vit un brahmane qui se plaisait à étudier et à s'acquitter des devoirs de sa caste. La conscience de soi de ce brahmane se transféra, par simple reflet, dans l'esprit de Djîvata, comme un voyageur passe d'un pays à un autre.

[10cd] pratibhāmātrasampannāṃ citte deśāntarāptivat //

brahmane > prince > royaume—plante—fleurs

Un jour, cet excellent brahmane, fatigué par son travail, vint à s'endormir, mais le souci de ses occupations quotidiennes demeurait latent en lui, comme l'arbre dans la graine.

[11cd] suṣvāpāntar vyavahṛtir bījatāyām iva drumaḥ //

Dans son rêve, donc, il se vit sous les traits d'un prince gouvernant un petit état. Ce prince, après son repas, s'endormit d'un lourd sommeil et rêva qu'il était un grand monarque dont le royaume s'étendait jusqu'aux plus lointains horizons. Ce monarque vivait dans le luxe et les plaisirs comme une plante grimpante recouverte de grappes de fleurs.

prince > nymphe céleste (théorie des humeurs et sèves)

Un jour, se sentant parfaitement à l'aise [Doniger: "having gorged himself on his every desire"], il s'endormit, libre de tout souci. Dans son rêve il perçut que les conséquences futures de ses actes étaient déjà contenues dans ces (actes mêmes), comme l'effet l'est dans sa cause. Et c'est ainsi qu'il se vit sous l'aspect d'une nymphe céleste au corps irréprochable: ainsi la sève cachée au creux d'un arbre manifeste-t-elle sa présence à travers la floraison.

[15cd] vṛkṣakośarasollāse mañjarītvam ivoditam //

nymphe > biche > plante grimpante (3 règnes de la nature)

Un jour, fatiguée d'avoir fait l'amour, cette nymphe céleste s'endormit d'un profond sommeil. Dans son rêve, elle se trouva transformée en une biche, comme l'océan se recouvre du moutonnement des vagues.

Cette biche aux yeux mobiles s'endormit un jour et rêva qu'elle était une plante grimpante, cela parce qu'elle était très friande de telles plantes. En effet, les animaux eux-mêmes rêvent car leur esprit conserve la trace de ce qu'ils ont vu et entendu [18cd].


Comment la plante grimpante devient une abeille

Leçon de méthode pour la lecture d'un récit philosophique. J'essaie, au risque de contresens, de donner un sens précis à chaque mot sanskrit.

Les deux śloka suivants sont intéressants à lire de près, car ils décrivent exactement comment le sommeil et le rêve sont le ressort de la réincarnation. Réincarnation qui était déjà en germe dans la vie précédente, comme la pousse à l'intérieur de la graine, mais que l'intéressée ne voyait pas jusqu'à ce que le rêve la lui fasse voir et du même coup la produise.

Traduction Hulin:

Elle devint donc une plante grimpante, couverte de feuilles, de fruits et de fleurs, ornement d'une tonnelle de feuillage dans le palais de la Reine de la forêt. Cette plante grimpante resta longtemps plongée dans une profonde torpeur, mais, grâce à la conscience qui demeurait latente en elle comme la pousse à l'intérieur de la graine, elle finit par se voir sous les apparences de l'abeille (qu'elle était destinée à devenir dans sa prochaine renaissance). Cette abeille butinait pour se nourrir les plantes de la forêt et les lotus épanouis…

Traduction condensée Venkatesananda:

"The inner intelligence in the creeper saw in its own heart a bee."

Traduction Mitra:

20. It hid in its heart the wishes that grew in it, in the same manner as the seed conceals in its embryo the germ of the would be tree; and at last saw itself in its inward consciousness, to be full of frailty and failings.

21. It had remained long in its sleep and rest, but being disgusted with its drowsy dullness, it thought of being the fleeting bee its constant guest, and found itself to be immediately changed to a fluttering bee (which it had fed with its farinaceous food).

Traduction littérale à mes risques et périls

[20ab] bījāntasthāṅkurākārarūpayehādhirūḍhayā /

[cd] sāpaśyadantaḥsaṃvittyā sphuṭaṃ lavanam ātmanaḥ //

[21ab] kiṃcitkālaṃ suṣuptasthaṃ kalayā jaḍatāṃ ghanām /

[cd] anubhūya dadarśātha svātmānaṃ bhramaraṃ sthiram //

«[20] Grâce à la connaissance interne (antaḥ-saṃvitti, instr. saṃvittyā) latente en elle (sa_apaśyad), qui avait poussé (adhirūḍhayā) là (iha) semblable à (°ākāra-rūpayā) une pousse (aṅkura) située à l'intérieur (antastha) de la graine (bīja), [elle vit, cf. plus loin dadarśa] distinctement (sphuṭam) le rejeton (lavana) d'elle-même (ātmanas, gén. de ātman).

«[21] Plongée dans le sommeil (suṣupta-stha) pendant un temps indéterminé (kiṃcitkālam), ayant vécu (anubhūya, having experienced) à cause de [son] activité limitée et limitante [végétative] (kalā, instr. kalayā) une profonde (ghanām) torpeur (jaḍatāṃ), elle vit (dadarśa) alors (atha) avec certitude (sthiram) en son propre soi (svātmānam, acc.) une abeille (bhramara).»

Kalā (fém.), qui signifie ordinairement 1/ «une part» ou 2/ «un art», est aussi en philosophie l'une des «structures limitantes», et plus spécialement l'activité limitée et limitante. J'y vois ici la vie végétative de la plante.

J'ai lu de près ces deux distiques, pour vérifier qu'il n'était nullement question d'une «conscience» latente, mais bien de ce qu'en français on exprime en disant «le vécu», saṃvitti signifiant exactement «la connaissance [par expérience] vécue». Nos philosophes aujourd'hui, dans le cadre de la Philosophy of mind, verraient dans cette ontologie des réincarnations multiples un naturalisme.


Yoga-Vāśiṣṭha-MahāRāmāyaṇa
«Grand Râmâyana [dans lequel le sage] Vasistha [enseigne la doctrine du] Yoga»

«Vaste collection rhapsodique de sermons édifiants, qui affectionnent les récits (âkhyâna), les histoires (âkhyânaka), les épisodes narratifs (upâkhyâna) venant s'insérer dans des passages de nature didactique, les descriptions (varnana), les contes (âkhyâyika, kathâ) philosophiques: paraboles, allégories, apologues, développements per exempla, prosopopées, maximes gnomiques «bien tournées» (subhâsita).» François Chenet, Psychogenèse et cosmogonie, p. 114

Des écrivains entre IXe et XIIIe siècle ont voulu porter remède à la pauvreté du Râmâyana en passages de caractère didactique ou spéculatif, en greffant sur la Geste de Râma des développements initiatiques. Le YV tout entier s'insère dans le Bâla-Khanda ou Récit des Enfances [de Râma]. A la Cour de Dasaratha dans sa capitale Ayodhyâ, Râma (seize ans), taciturne, est prostré. Vasistha vient l'éclairer sur la nature des choses, afin qu'il puisse s'arracher à sa mélancolie et se rendre disponible pour les hautes tâches qui l'attendent. L'essentiel du YV est le dialogue de Râma et de Vasistha, l'un exposant ses doutes, l'autre s'efforçant de les dissiper. Au terme du dialogue, qui s'étend sur 18 jours devant la Cour rassemblée, Râma est guéri, éclairé, sa carrière de Héros (que raconte le Râmâyana) peut commencer. Cette œuvre croise philosophie spéculative, dialogue philosophique avec objections et réponses, littérature narrative et poésie épique, passages didactiques et narratifs.