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Svabhāva, ou Nature et liberté

Premiers éléments publiés le 6 décembre 2005

Le fait de persévérer dans son être.

«Il n'existe aucun terme indien qui désigne la liberté, au sens de contingence dans l'agir. Le svarāj, prétention de l'Inde contemporaine à l'indépendance, se réduit à prôner l'exclusion de l'hégémonie étrangère. les notions de svatantra, de svabhāva, visent chez un être le fait qu'il ne dépend que de soi. Le terme de śakti connote à la fois pouvoir et virtualité, comme /dynamis/ [en grec], mais sans concerner cette ambiguïté dans la décision qui caractérise le libre arbitre.» (Paul Masson-Oursel).

Mahâmahopâdhyâya Bhîmâcârya Jhalakîkar,
NYÂYAKOSA or Dictionary of Technical Terms of Indian Philosophy,
Revised… by Vâsudev Shâstrî Abhyankar,
Poona, BORI, 1978, p. 1055:

svabhava

Nyāyakośa, p. 1055

svabhava

svabhâva, «la nature de quelque chose» [subs. masc.] —

Comportement (dharma) spécifique (visesah) d'une chose (vastu) indépendant (anapeksah) d'une autre (antara) cause (hetu). De même que (yathâ) inévitablement (duratikramah) le feu (agnih) est chaud (usnah) et l'eau (jalam) froide (sitam), de même (tathâ) le vent (anilah) est froid au toucher (sita-sparsah). Pourquoi (kena) cette (idam) diversité (citritam)? La particularité (avasthitih) d'une chose (tad) résulte de la nature propre (svabhâvât) de cette chose (tasmât). Tel est le sens du mot svabhâva.

Mais plus précisément (tatra—tu), la nature d'un être vivant (prâni-svabhâvah), cela veut dire deux choses (dvividhah): une création (nisargah) et une entité autostructurée (svarûpam). Ce qui est indépendant (anapeksî) d'une cause extérieure (bahir-hetu), on le nomme (prakîrtitah) précisément (atha) svabhâvah, on l'a dit. Mais cela (esa) est double (dvidhâ): une création (nisargah) et une nature autosuffisante (svabhâva). On appelle (ucyate) création (nisargah) une entité composée (samskârah) produite (janyah) par une habitude (abhyâsa) très (su) solidement établie (drdha). Mais (tu) [quand la composition est] non-produite (ajanyah), quand elle se réalise (siddhah) d'elle-même (svatas), on l'appelle (ucyate) entité (bhâvah) autostructurée (svarûpah).

nisarga (subs. masc.) «émission, création». Dérivé de la racine ni-SṚJ- «émettre».
rūpa (subs. nt.) «la forme». Ailleurs aussi «la matière», mais ici «la structure».
sva-rūpaḥ (adj.) «auto-structuré».
saṃskāra (sub. mas.) «perfectionnement, confection, composition»

Paul Masson-Oursel (1930): persévérer dans son être (svabhāva)

Extraits de: Paul Masson-Oursel, La notion indienne de liberté,
Revue d'Histoire de la Philosophie, avril-juin 1930, pp. 105-114

(p. 106) «L'Inde admet implicitement que l'on est libre en se conformant à l'ordre universel, mais elle ne définirait pas la liberté par la conformité à la raison. Cette soi-disant faculté des principes, où culmine l'organisation des actes comme celle des pensées, c'est la Grèce qui nous a /107/ persuadés que l'homme en est pourvu. Elle n'a pas sa place dans la hiérarchie des fonctions, même spirituelles, que discerne le vocabulaire sanscrit. Aucune intelligence-miroir ne reflète des essences intelligibles car il n'existe pas de telles essences; à tous ses degrés l'esprit est acte, et ce qu'il pense comme ce qu'il perçoit, il le construit.

La liberté ne s'oppose pas davantage à un destin, à un déterminisme. Suivre son devoir propre, svabhâva, c'est l'autonomie dont nous sommes capables. L'homme ne se trouve pas dans le monde comme un empire dans un empire: il ne transcende la vie qu'après l'avoir intégralement pénétrée, comprise, élaborée. Certes, il advient que les fins morales se conçoivent à l'encontre de l'ordre naturel objectif; mais elles ne trouvent pas en cet ordre une limitation extérieure, un obstacle irréductible. Les origines de la religion, toujours sous-jacentes, même à l'âge classique, ne sont jamais oubliées: la nature dépend de l'homme autant que l'homme de la nature.

Enfin, la liberté n'implique pas un libre arbitre. L'esprit indien ne se polarise jamais entre ces deux fonctions antagonistes: un entendement qui réfléchit, un vouloir qui réalise. Comme l'intellect n'a rien de passif, ni dans la perception, ni dans une /theôria/ supérieure, il ne se scinde pas de l'agir. Le même mot, kalpanâ, connote ce que nous appelons imaginer, penser, vouloir; tandis que chez nous l'intelligence prenant l'allure d'un instrument de détermination, la faculté complémentaire, la volonté dut apparaître comme agent d'indétermination, facteur de contingence. Aucun dieu hindou n'est pur vouloir, qui crée ex nihilo, comme le Jahveh biblique, et c'est pourquoi aucun dieu ne passe, comme celui de Descartes, pour avoir fondé librement, sinon arbitrairement, des vérités éternelles. On est sauvé non par l'autonomie de la volonté, mais par la connaissance juste. L'Inde que nous préjugeons perdue en une vague mysticité, tiendrait pour folie cet aboutissement de nos opinions sur la liberté: une croyance irrationnelle, bonne et nécessaire quoique irrationnelle, une foi où l'intensité de la libre adhésion prétend compenser l'obscurité du connaître.

Ainsi rien ne montre mieux que l'exemple de la pensée indienne à quel point le problème de la liberté, tel qu'il se pose chez un Kant, un Renouvier, un Secrétan, est fonction de l'orientation prise par la philosophie européenne.»

(p. 108) «Il n'existe aucun terme indien qui désigne la liberté, au sens de contingence dans l'agir. Le svarāj, prétention de l'Inde contemporaine à l'indépendance, se réduit à prôner l'exclusion de l'hégémonie étrangère. les notions de svatantra, de svabhāva, visent chez un être le fait qu'il ne dépend que de soi. Le terme de śakti connote à la fois pouvoir et virtualité, comme /dynamis/ [en grec], mais sans concerner cette ambiguïté dans la décision qui caractérise le libre arbitre.

La plus ancienne approximation de la liberté est l'efficience. Elle résulte des moyens religieux, formules, rites, sacrifices. Eux-mêmes recèlent déjà une règle: le culte ne vaut que selon une norme, il n'y a de sacré que le consacré. Le rite est un acte qui se justifie par le temps opportun auquel il se doit exécuter: affaire de kalpa. Accompli à point nommé, sciemment, selon les canons traditionnels, il opère infailliblement. La science des gestes, des postures, des paroles confère un pouvoir universel. Au commencement était l'acte, karman.»