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Suppositions, arthāpatti
«Je suppose que ces mangues sont sucrées»

Mercredi 16 février 2011

Il y a deux paniers de mangues sur l'étal du marchand de fruits; l'un contient de petites mangues vertes et un écriteau indique Pickle mangoes (pour les condiments), tandis que l'autre contient de gros fruits dorés et juteux. Je suppose que celles-ci sont sucrées, et je les achète sans les goûter. Les suppositions que nous faisons sans vérifier pour nous faciliter ainsi la vie se fondent sur l'application d'un critère de simplicité. Les logiciens en sanskrit appellent arthāpatti une conclusion qui s'impose en pratique (inference from circumstances), la plus convaincante des inférences possibles (inference to the best explanation), que j'admets sans vérifier.

L'exemple canonique des logiciens indiens est le suivant. Devadatta est obèse, mais il prétend ne jamais rien manger et à aucun moment de la journée on ne le voit manger. Comme il faut bien qu'il mange pour entretenir son obésité, je suppose que Devadatta mange la nuit. Une arthāpatti est une supposition nécessaire à l'interprétation d'une situation observée dans laquelle deux faits contraires sont tous les deux présents; je dois postuler un troisième fait qui explique à la fois l'opposition et la présence des deux premiers.

Dans les arthāpatti portant sur l'existence du Karma ou de la conscience de Soi, le troisième fait, non observé mais postulé, est de nature métaphysique. Pour expliquer le lien entre les actes accomplis dans cette vie et les heurs et malheurs subis dans une vie future, nous postulons l'existence d'une causalité du Karma. Pour expliquer le lien entre la connaissance que j'ai d'une chose sensible comme ce pot qui est présent à ma pensée et la connaissance que j'ai du simple fait que je pense, je dois postuler l'existence de la conscience non positionnelle de soi.

Ces suppositions, loin d'être certaines ou d'avoir valeur de vérité, sont simplement d'utiles fictions.

Eliot S. Deutsch, Karma as a "Convenient Fiction" in the Advaita Vedānta, Philosophy East and West, Vol.15, No.1 (Jan., 1965), pp.3-12.

Mark Siderits, Buddhas as Zombies, in Mark Siderits, Evan Thompson, and Dan Zahavi, Eds., Self, No Self? Perspectives from Analytical, Phenomenological, and Indian Traditions, Oxford, OUP, 2011, pp. 308–331.