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Le manuscrit dans le baluchon

Jeudi 16 janvier 2014

La doctrine des réalités multiples ou de la pluralité des mondes vécus, qui est largement partagée par les philosophes dans l'hindouisme, le bouddhisme et le jainisme, lorsque nous la considérons dans son contexte historique et social, est associée à l'institution sociale et religieuse du Renoncement. Louis Dumont montrait dans Le Renoncement dans les religions de l'Inde que cette institution est le socle de la distinction théologique centrale dans l'hindouisme entre le monde ordinaire (this world) et l'autre monde (the other world) ou la vie hors du monde. Mais la dichotomie entre ce monde-ci et l'autre monde est une simplification réductrice de l'expérience vécue du Renonçant, qui voit s'ouvrir devant lui dans l'anonymat qu'il a choisi une pluralité illimitée de mondes vécus.

L'anonymat, c'est-à-dire l'abandon volontaire du nom propre, est l'un des quatre engagements qu'implique le Renoncement avec l'itinérance, le silence et la solitude. Le Nom de personne en Inde est constitutif de l'appartenance de la personne au monde social. Abandonner son nom est renoncer au monde social. L'anonymat ainsi conçu est conquis ou choisi contre la vie sociale.

Cette pratique indienne de l'anonymat est radicament inverse de la conception que nous en avons en occident. En effet, l'anonymat dans la sociologie d'Alfred Schütz par exemple est un trait caractéristique des rouages de la vie sociale. Anonymity chez Schütz fait référence aux structures typifiées ou stéréotypées des institutions, des pratiques usuelles et des significations objectives du monde social. La situation canonique est celle d'un individu mettant une lettre à la poste. Sauf le contenu de la lettre et son destinataire, tout le reste du processus social de l'envoi par la poste est anonyme. Quand je mets une lettre à la poste, je ne veux pas savoir «ce qu'ils font avec le courrier», le «ils» désignant tous les intervenants qui restent nécessairement anonymes dans le processus d'acheminement et de distribution. Entre le monde clos de la société traditionnelle (les Nayar du Kerala en 1880 par exemple) et le monde globalisé de la foule solitaire (pour les sociologues du vingtième siècle), les significations objectives (anonymes) et les significations subjectives (personnalisées) ont échangé leurs positions. L'anonymat dans l'Inde tant que le Renoncement y reste une institution reconnue est conquis ou choisi contre la vie sociale, tandis que l'anonymat chez Schütz est l'une des conditions d'efficacité des rouages de la vie sociale.

Maurice Natanson, Anonymity. A Study in the Philosophy of Alfred Schutz, Bloomington, Indiana University Press, 1986 (cf. en particulier pp. 19–22).

C'est une question de philosophie que d'analyser et de cultiver le lien entre l'itinérance, le silence, la solitude, l'anonymat ET l'expérience vécue de la pluralité des mondes, et nous allons l'étudier à partir de la lecture d'un court dialogue philosophique de Śaṅkara. Mais cette lecture et ce dialogue doivent être mis en situation. Je pars donc d'une histoire de renonçant racontée par Thakazhi dans Kayar (cf. site Malayalam). Paramu Asan, quand il prend la route, emporte dans son baluchon le manuscrit de la Vākyavṛtti de Śaṅkara. Expliquer pourquoi, c'est déjà commenter Śaṅkara à la lumière d'une expérience vécue de la pluralité des mondes. Le cheminement du disciple dans son dialogue avec le maître dans la Vākyavṛtti est placé en abyme dans le récit du cheminement de Paramu Asan en quête de soi sur la route de Kāśī.

Un bréviaire est un livre dont on fait sa lecture habituelle. Le renonçant traditionnel emportait un bréviaire dans son baluchon. Paramu Asan en emporte deux qu'il a choisis dans sa bibliothèque au moment du départ, la Bhagavadgītā et un condensé des Upaniṣad en forme de dialogue composé par Śaṅkara. Ce sont des morceaux de vive voix mise en scène puisque ce sont dans les deux cas des dialogues en sanskrit où le maître guide le disciple dans sa quête de soi. Le voyageur s'assied au pied d'un arbre pour se reposer de sa longue marche, ou bien sous le mandapam à l'entrée d'un temple. Il sort de son baluchon la Vākyavṛtti gravée en caractères malayalam sur une vingtaine de feuilles de palmier recto verso pressées pour les protéger entre deux plaquettes de bois de teck. Il psalmodie quelques vers à plus ou moins haute voix, nourrissant ainsi sa pensée de «l'audition» (śruti) d'un dialogue où résonnent des voix le mettant en contact avec la pluralité des mondes, voix sourdes qu'entretient la psalmodie: il est ce disciple à l'écoute du guru qui parle dans ce texte, discours rapporté et réactivé par la lecture à voix basse.