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Renoncement et roue des renaissances
Distinctions indigènes retravaillées par les sociologues

Séminaire du 30 mars 2010

Le concept, les pratiques et les institutions du «renoncement» (sannyâsa) dans l'Inde traditionnelle impliquent la distinction entre la vie dans le monde et l'existence hors du monde, distinction qui elle-même est formulée dans le cadre d'une doctrine de la réincarnation ou de la «roue des renaissances» (samsâra). La doctrine de la réincarnation a pour corollaire la distinction faite par les maîtres de sagesse sur le plan de la connaissance [une eschatologie] entre "le monde d'ici-bas" (This World) et "le monde de l'au-delà [de la mort]" (The Other World). La distinction faite sur le plan de l'action entre le monde social (les liens de parenté, les devoirs de caste, la vie domestique, économique et politique) et le monde du renonçant (l'itinérance, l'érémitisme, l'anonymat au moins dans son principe) n'est que la traduction en pratique de la distinction entre ici-bas et au-delà et la conséquence pratique de la croyance en la réincarnation.

On ne saurait oublier la place éminente de Gananath Obeyesekere dans l'histoire récente de la modélisation de cette distinction eschatologique entre Dans-le-monde et Hors-du-monde. Dans une série de trois publications fondamentales sur la question, Obeyesekere, partant d'une relecture de Max Weber et de Robert Hertz, a décomposé la doctrine de la réincarnation et de la roue des renaissances (samsâra) et montré comment elle s'était éthicisée en se combinant à la doctrine de la rétribution des actes (karma).

Gananath Obeyesekere, Theodicy, Sin and Salvation in a Sociology of Buddhism, dans Edmund R. Leach, Ed., Dialectic in Practical Religion, Cambridge, CUP, 1968 (Cambridge Papers in Social Anthropology, 5), pp. 7–40.

Gananath Obeyesekere, The Rebirth Eschatology and Its Transformations: A Contribution to the Sociology of Early Buddhism, dans Wendy Doniger O'Flaherty, Ed., Karma and Rebirth in Classical Indian Traditions, Berkeley, UCP, 1980; Delhi, Motilal Banarsidass, 1983, pp. 137–164.

Robert Parkin, Reincarnation and Alternate Generation Equivalence in Middle India, Journal of Anthropological Research, Vol. 44, No. 1 (Spring, 1988), pp. 1-20. Très bonne présentation, pp. 12–13, du modèle Obeyesekere.

Gananath Obeyesekere, Imagining Karma. Ethical Transformation in Amerindian, Buddhist, and Greek Rebirth, Berkeley, University of California Press, 2002.

Obeyesekere s'en tient (1968, 1980, 2002) au schéma cyclique que lui inspirait dès les années soixante la lecture de Max Weber et Robert Hertz:

Birth transfers the individual from some otherworld (the invisible world) to the visible human world. Rites of passage at birth assist in this perilous transition. The human world into which the individual is transferred at birth is a world of suffering—in Weber's and Parsons' sense of the term. During the individual's life in the human world, religious, magical, and other techniques help him cope with the problem of suffering. Especially critical are so-called life-crises [moments critiques de la vie comme puberté, mariage… renoncement], where the individual is transferred from one social status to another. Each transition tends to be viewed as a symbolic death and rebirth or, as Hertz puts it, as an exclusion followed by an inclusion in a new status. When real death occurs, funeral rituals serve to transfer the individual once again to the invisible world of the dead. In some eschatologies the soul stays in the other world permanently, but in a rebirth eschatology by definition the soul's stay in the other world is temporary, for he has to be reborn in the human world at some time or other. It is indeed possible that the otherworld—in the sense of a sacred place where souls sojourn—may hardly exist or may be bypassed altogether; in this case the soul, soon after release from the body, seeks reincarnation in a new corporeal body in another earthly existence. In the ideal model of the rebirth eschatology, there is a perfectly closed cycle: a limited pool of souls [*] moving round and round through time in a circle (1980: 144).

[*] A limited pool of souls: voyez Mauss ci-dessous (stock limité d'esprits transmigrants).

Dans ce cycle: (re)naissance> souffrance — crises [life-crises]> mort> délivrance [freedom from suffering]> renaissance> etc., nous nous intéressons aujourd'hui à la phase au cours de laquelle "l'individu" de sa (re)naissance à sa mort est affligé de maladies et de malheurs dans le monde d'ici-bas.

Pour Max Weber, la théodicée est le besoin, en dépit de tout, de trouver un sens à la souffrance. «Le besoin rationnel d'une théodicée de la souffrance et donc de la mort» (Weber, Sociologie des religions, 343) naît du «simple fait de l'existence de la souffrance», la souffrance est un donné, ainsi que «l'inégalité, dépourvue de raisons éthiques, dans la répartition du bonheur et du malheur» (Weber, Sociologie des religions, 452). La théodicée est donc à l'origine une attitude existentielle:

«L'attitude originelle devant la souffrance a pris forme, à l'occasion des fêtes religieuses de la communauté, avant tout dans la manière de traiter les individus frappés par la maladie ou d'autres malheurs tenances. Celui que la souffrance, le deuil, la maladie ou d'autres malheurs accablaient durablement était, selon la nature de son mal, soit possédé par un démon, soit frappé par la colère d'un dieu qu'il avait offensé.» (Weber, Sociologie des religions, 337).

Dans la doctrine de la réincarnation, du simple fait de l'existence de la souffrance, l'alternance entre la vie et la mort revient à une alternance entre la souffrance et la délivrance. Une hypothèse sur la fragmentation de la personne dans la doctrine de la réincarnation est celle de Marcel Mauss dans son article sur la Notion de personne (1938). Mauss et Obeyesekere après lui invoquent l'exemple de sociétés sans écriture (comme les indiens Pueblo) qui possédaient une doctrine de la réincarnation selon laquelle un stock limité (un nombre déterminé) d'esprits se réincarnaient de façon cyclique dans autant de personnages qui n'étaient pas vraiment des personnes ni des individus au sens où nous l'entendons mais seulement des rôles fixés par leur nom ou prénom:

Marcel Mauss, Une catégorie de l'esprit humain: La notion de personne, celle de "moi" (1938), repris dans Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950.

(338) «Existence d'un nombre déterminé de prénoms par clan»

(339) «Ainsi, d'une part, le clan est conçu comme constitué par un certain nombre de personnes, en vérité de personnages; et d'autre part, le rôle de tous ces personnages est réellement de figurer, chacun pour sa partie, la totalité préfigurée du clan.»

Ces personnages, ces rôles étaient mobilisés dans un processus de réincarnation:

(347) «réincarnation d'un nombre d'esprits nommés dans un nombre déterminé, dans les corps d'un nombre déterminé d'individus»

D'après Robert Parkin qui m'a fait relire Mauss sur ce point, cette hypothèse d'un stock déterminé d'esprits soumis au processus de réincarnation n'est pas vérifiée par l'ethnographie plus récente.

La doctrine du Samsâra, la doctrine de la réincarnation, en elle-même — Obeyesekere invoque l'exemple ethnographique de différentes sociétés «primitives ou sans écriture» —, n'implique nullement l'idée d'une transmission d'une renaissance à une autre des mérites et des fautes accumulés dans les vies passées. Donc, dans leur principe structural, Samsâra et Karma sont des idées indépendantes l'une de l'autre. La doctrine du Karma, ou «doctrine de la rétribution des actes» selon laquelle au cours de la réincarnation les mérites et les péchés sont respectivement récompensés et punis, représente une éthicisation de la théodicée. Lorsque le processus de la réincarnation acquiert ainsi une dimension éthique, la notion de personnage au sens de Mauss (la transmigration des rôles) devient insuffisante pour définir ce qui se transmet d'une vie à une autre; ce qui se transmet désormais, c'est une responsabilité, punie ou récompensée, et donc une personnalité.

(Parkin, 12-13) More recently Obeyesekere has advanced a similar theory in relation to reincarnation in India. specifically He locates the distinction between the Hindu doctrine of karma and tribal ideas of reincarnation in what he calls the "ethicization" of the former. As he points out (Obeyesekere 1980:148), where reincarnation is normally a matter of the inheritance of soul substance from ancestor to descendant, it is difficult to envisage merit influencing the process, as it does, of course, with the Hindu doctrine of karma: if every soul substance has essentially the same fate, regardless of the circumstances of its life, moral concerns would seem to be excluded. This ethical neutrality leads him to suggest that theories of rebirth and of the transmigration of souls were not original to karmic doctrine, in the sense of being internally generated, but that they had a tribal, or in his words, "pre-literate," origin: " The Indian religious philosophers can be credited, not with the inventions of the rebirth theory, but rather with transforming the 'rebirth eschatology' into the 'karmic eschatology', through a process of speculative activity which I label 'ethicization' (Obeyesekere 1980: 138, also 1968: 17-18).

Sur le plan de l'idéologie, dans le contexte social et religieux où l'institution du Renoncement tire en partie son sens de la croyance en la réincarnation (la roue des renaissances), cela implique d'articuler entre eux — comme Obeyesekere nous a appris à le faire — le Samsâra (la roue des réincarnations), qui est un processus de transmission de la vie dans l'anonymat, et la dévolution du Karma, qui est la transmission d'une responsabilité sans pour autant être la transmission d'un nom (qui impliquerait une identité personnelle). L'anonymat volontaire (choisi comme genre de vie dans le Renoncement, au moins dans son principe) est une stratégie pour se libérer du Karma.