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Conclusion
Corps relationnel et parenté

Septembre 2017

Pour citer Enric Porqueres i Gené dans l'article référencé ci-dessous, les corps relationnels sont «des corps qui engendrent et créent d'autres corps tout en leur transmettant des substances» (p. 524). Notre séminaire était construit sur ce thème et pendant deux ans nous avons étudié diverses théories natives de la circulation des substances vitales — surtout le sang — dont la transmission et le partage créent des liens de parenté.

A partir de janvier dernier, nous nous sommes intéressés aux substances non corporelles comme la terre, les aliments ou le son, des substances appartenant au monde environnant et non pas à la physiologie du corps humain, mais qui véhiculent elles aussi des codes sociaux dont le partage crée des liens de parenté. Dans cette perspective, Enric insista sur la richesse exceptionnelle des études publiées sur les îles Trobriand dans les années 1960–1980. Il en a présenté l'essentiel le 23 février (voir la page web correspondante).

Enric n'a malheureusement pas pu animer les séances ultérieures au cours desquelles notre enquête sur les substances non corporelles véhiculant des liens de parenté s'est étendue à la terre. Dès le printemps 2016 dans les diverses séances que nous avions consacrées aux «Sociétés à maisons», nous avions été conduits à nous intéresser aux rapports des personnes à la terre qu'elles habitent et cultivent et aux droits fonciers qui leur sont attribués ou qui leur sont déniés en fonction des liens de parenté qui les définissent. Francis Zimmermann, particulièrement concerné par ce thème dans ses recherches sur les Nayar du Kerala, aborda donc à plusieurs reprises, au cours de ces deux années de séminaires conjoints avec Enric, le dossier indianiste des substances transmettant la parenté et des rapports entre terre et parenté. C'est sur ce thème, terre et parenté, que l'année s'est achevée en mai dernier.

Mais l'article intitulé «Corps relationnel, inceste et parenté aux temps de la génétique globalisée» qu'Enric a publié cet été dans Ethnologie française (Vol. 47, n°3, 2017, pp. 519–530) développe avec précision le thème des corps relationnels et nous permet de conclure et de placer dans sa juste perspective notre séminaire des deux dernières années. Notre association dans ce séminaire conjoint était fondée sur l'hypothèse directrice selon laquelle les liens de parenté sont à la fois inscrits dans le corps, espace premier de l'expérience humaine, et dans l'histoire personnelle et locale. Dans le corps vivant et dans l'historicité. Comme écrit Enric dans cet article, le corps comme nœud de relations sociales et cosmiques est «sujet au temps». Le corps relationnel «est le résultat des actes reproductifs et nutritifs d'autres corps et, en même temps, le moteur de transformations des corps existants et à venir. Le corps est donc nécessairement inscrit dans l'historicité» (p. 520). C'est la reconnaissance de cette historicité consubstantielle au corps vivant qui nous permet de rejeter à la fois les interprétations biologiques qui naturalisent la parenté en la rabattant sur la génétique et les «affirmations constructionnistes» (p. 521) qui réduisent la parenté à une appropriation par les soins apportés aux enfants. D'où la forte conclusion de cet article: «Loin de s'expliquer par les projets parentaux ou par les soins apportés aux enfants, la première relation de propriété de ceux‑ci s'inscrit dans des éléments transmissibles situés dans le corps relationnel. C'est uniquement à partir de cette instance, qui partout façonne les prohibitions d'inceste et fournit les bases de la parenté, que des processus d'appropriation peuvent émerger, éventuellement niant le rôle du corps dans l'exercice.» Enric Porqueres poursuit l'enquête à partir d’un état des lieux des études en sciences sociales sur la bioéthique contemporaine. Francis Zimmermann la poursuit dans le champ des études indiennes. Notre séminaire conjoint permettait de croiser les perspectives sur le thème commun du corps nécessairement inscrit dans l'historicité.