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Les ignames aux îles Trobriand

Jeudi 9 mars 2017

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Anthropologues 1930s–1980s > Weiner (Annette)

La nourriture intervient de deux façons dans la construction des liens de parenté aux îles Trobriand: 1°) L'assiduité du père à nourrir et embellir ses enfants par un ensemble de pratiques appelées kopoi; 2°) les jardins, les greniers et les dons d'ignames d'un homme à son épouse, à sa fille mariée ou à sa sœur mariée et son beau-frère, d'un père à ses enfants et, réciproquement, d'un fils à son père. Laissant de côté le kopoi, nous centrerons l'analyse qui suit sur la production, la circulation et la consommation des ignames.

Deux façons d'être un bien inaliénable

Les ignames font partie des biens que l'individu qui les produit possède en propre et peut donner à ses enfants. Annette Weiner mettait en évidence une distinction cruciale, parmi les biens dont dispose un homme aux Trobriand, entre les choses identifiées à son lignage et qui sont la propriété du lignage (nom, coquillages, tenures, palmiers) et les ressources personnelles d'un individu (nouveau nom reçu au cours d'une kula, objets manufacturés, bétel, ignames, nourriture cuite).

(76) The elements of value that a Trobriand man gives his children may be separated for my purposes here into two categories: (1) those things identified with the man's lineage (dala) and (2) those things that belong individually to the man. (…)

Therefore, the two categories above may be classified as (1) dala property — resources such as a personal name, certain kinds of shell decorations, the use of land and palm trees; and (2) personal resources such as a new personal name achieved through kula participation, manufactured objects, kula roads, some kinds of magic texts, betel, raw yams, seed yams, and cooked food. The former group represents resources that may circulate outside dala for many years, but eventually must return to dala. Therefore, a man may give these things to his children who may use them until the property must be replaced and returned to the control of a member of the original dala. But so long as these resources remain outside dala, the user incurs obligations to his /77/ or her father and to his or her father's kin. The latter group represents resources that contribute to the growth of the child and to the growth of social relationships with the child's father and his kin. But as these resources are unconnected to dala, they do not return to dala.

Annette B. Weiner, Reproduction: A Replacement for Reciprocity, American Ethnologist, Vol.7, No.1 (Feb., 1980), pp.71–85.

Les biens de la seconde catégorie (personal resources) ne reviendront pas au dala de l'homme qui les a donnés, mais ils ne sont pas pour autant aliénables sans contrepartie. Car les enfants qui les reçoivent ont en retour des obligations à l'égard de leur père sa vie durant sinon même après sa mort.

(125) The relationship between a man and his young child is very strong. Men carry their children about; they sit and fondle them; they massage the head of an infant to shape it; they feed their infants yams and betel. Unlike fathers in our own society, Trobriand fathers make intense physical and emotional contact with their children from the time an infant is a few months old.

Once the child is weaned, its father provides succor and protection throughout the night. A man is also the major supplier of most of his child's food: yams and other produce from his own gardens, fish, betel nuts, pork, rice, and all trade-store foods. The way informants described their fathers' care was nearly identical:

“My father always worked hard for me; he always gave me everything for nothing. When I was a small girl [or boy], he cut firewood for me, he bought fish for me to eat, he gave me betel nuts to chew, and he always gave me yams to eat. Because he gave me all these things for nothing, I love that man very much.”

Men told me that the reason they now make yam exchange gardens for their fathers is because their fathers gave so much to them when they were young; women gave me the same reason when I asked why they helped their fathers' dala kin in mortuary ceremonies.

A father thus gives many artifacts to his children when they are young. But these are not "pure gifts," in Malinowski's terms. What appears to be one-way giving is reciprocated at a later date by sons and daughters. The care and artifacts that a man gives freely to his children when they are young are the means by which future cyclical exchanges between father and son and father and daughter are established. What is privately given is publicly returned fifteen or twenty years later.

Annette B. Weiner, Women of Value, Men of Renown. New perspectives in Trobriand Exchange, Austin, University of Texas Press, 1976.

Sur la vie concrète des jardins et des récoltes d'ignames, voir le chapitre 5 (Marriage and the Politics of Yams) d'Annette Weiner, The Trobrianders of Papua New Guinea, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1988. Les ignames sont récoltées début juin et restent d'abord empilées pendant un mois sous un appentis (lean-to) en feuilles de cocotier pour les abriter du soleil. Puis le jardinier (un homme) porte les ignames à sa propriétaire (une femme) et viennent remplir le grenier à ignames du mari de celle-ci.

Liens publics (parenté) et liens privés (sexualité)

Le premier repas d'ignames pris en commun par un homme et une femme est le signe officiel de leur mariage, et lorsque l'année suivante au début de la nouvelle récolte, les conjoints cesseront de partager le repas d'ignames pour désormais manger séparément, les ignames seront le signe d'une séparation, dans la vie du couple, entre les liens de parenté affirmés en public (ils ne se touchent jamais et mangent chacun de son côté) et la sexualité vécue en privé et en secret.

(Trobrianders, 86) When a couple eats yams together to announce their marriage, the cooked yams they receive from the wife's parents mark only the beginning of the way their future married life will be organized around yam production. First, the wife's parents quickly follow up the cooked yams with a large presentation of raw yams. Since yams are only in abundance from May through September, most marriages occur during these months. The raw yams are brought by the wife's father and her mother's brother.

(88) During the first year the couple continues to live in the groom 's bouse, which still bas no cooking hearth. In the late afternoon, when women prepare the main meal, the groom's mother brings the couple a plate of cooked yams. /89/ Husband and wife sit together and eat in half each yam to share it with each other. They continue to eat their meals in this fashion throughout the year. At the beginning of the next harvest, the groom's mother brings three large stones into the house to set up the hearth. His wife now is responsible for all the cooking, except for butchering and baking pigs in earth ovens and boiling taro pudding, all of which is men's work. The couple, however, never again share the eating of yams; thereafter, they eat separately for the rest of their married days.

(90) With a new hearth in place, a married couple begins their productive lives together. The yams they ate openly, marking their marriage and their sexuality, now are the sign of their public separateness. Yet they are not quite like lovers, who also cannot eat yams together. For a marrièd couple's Iife is now segmented into a public domain, where they must work for their own and each others' matrilineages and their private, sexual life, which must be kept concealed.

La relation frère–sœur

La production d'ignames, selon Malinowski, était pour l'oncle maternel un moyen d'affirmer son autorité sur les enfants de sa sœur. Elle est aussi, selon Weiner, constitutive du lien de paternité entre le mari de la mère et ses enfants. Malinowski établissait une corrélation entre la filiation matrilinéaire, un antagonisme marqué entre oncle maternel et neveu, qui était l'expression du mother-right (le régime de droit maternel) dans le domaine politico-juridique, et des relations libres et familières entre père et fils, rendues possibles par le fait que le father-love, le côté «émotionnel» de la relation de «paternité», était confiné dans le domaine domestique et sans incidence sur le statut, les droits et les devoirs des intéressés. Weiner, au contraire, réunifie les différents domaines de la parenté et les différents modes de reproduction des liens sociaux.

Il y a d'abord la reproduction de l'identité du dala, le lignage matrilinéaire, assurée par les femmes et les ancêtres maternels qui viennent les féconder. Ce processus est renforcé par les dons d'ignames qu'une femme mariée reçoit d'abord de son père puis de son frère.

(Trobrianders, 91) Après la première année de mariage, le père crée chaque année un jardin d'ignames pour sa fille, jusqu'à ce que cinq à dix ans plus tard son frère prenne le relais. Malinowski n'avait pas vu que les pères cultivaient des ignames pour leur fille et contribuaient ainsi à la subsistance de leurs enfants mariés.

Une femme, en se mariant, quitte physiquement la terre de son dala (le lignage matrilinéaire) et va vivre avec son mari, chez l'oncle maternel ou le père de celui-ci. Conceptuellement, cependant, elle ne sort jamais de sa position dans son propre dala pour lequel elle est toujours, en tant que femme, la force reproductrice fondamentale. Entre le frère et la sœur mariée, il y a plus qu'un lien de consanguinité, il y a tout au long de leur vie adulte des efforts partagés pour reproduire l'identité et les ressources de leur dala, une relation d'autochtonie dont les jardins d'ignames sont le symbole. C'est pourquoi le père ou le frère d'une femme mariée ont obligation d'offrir chaque année une importante quantité d'ignames à cette femme et à son mari. Réciproquement, le mari cultive un ou plusieurs jardins d'ignames dont il donnera la récolte aux femmes de son lignage: à l'une de ses sœurs mariées, ou peut-être une tante maternelle, ou encore la fille d'une sœur de sa mère.

Les dons d'ignames d'un fils à son père

C'est un tout autre circuit d'échanges, cette fois fondés non pas sur l'identité du lignage mais sur les droits de cultiver la terre et le contrôle politique du hameau résidentiel, qui perpétuent les liens de parenté entre un père et son fils. Malinowski n'avait pas vu l'importance de ces liens, qui sont surtout importants pour les cadets dont la résidence est virilocale.

(Trobrianders, 94) Only when a man is next in line to take over the control of his own matrilineage does he go to live avunculocally with bis mother's brother. This move enables him to watch how his mother's brother (or his older brother) takes care of the hamlet's affairs and gradually to learn the stories and magic spells before his predecessor dies. Most of his younger brothers and the other young men who are members of his matrilineage, such as his mother's sisters' sons, remain in virilocal residence with their fathers after they marry. These men make yam gardens each year for their fathers, thereby fulfilling the obligation they have to their fathers who "took care of them" when they were small. lf a man makes a yam garden for his father, when his father dies he will inherit some of his father's personal property, such as a stone axe-blade or clay pots. If he substantially supports the members of his dead father's matrilineage by giving them yams for his father's mortuary distributions, he may continue to live on his father's land and ensure that his own son eventually will have the right to use the same land.

C'est un lien de parenté complémentaire de la filiation matrilinéaire au sein du dala, un lien de parenté fondé sur la résidence virilocale, le travail de la terre et les échanges d'ignames entre le père et ses enfants. Ce lien de parenté unit, selon Weiner dans le passage que je viens de citer, la plupart des fils cadets et des fils des sœurs de leur mère qui résident au hameau de leur père avec leurs épouses et leurs enfants. Ces personnes composent une catégorie tout à fait comparable à la catégorie des «dépendants» du chef de famille (Bengali parivāra) que nous avions rencontrée dans la parenté bengalie: voir sur ce site la page Substances vitales et codes sociaux. Le ciment de cette catégorie de parenté, ce sont les ignames et les jardins d'ignames que les fils créent pour leur père.