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Parents par la terre

Jeudi 23 mars 2017

En rupture avec la méthode généalogique dont l’an dernier nous avons esquissé l’histoire de Rivers à Conklin et la critique après Needham et Leach, nous avons développé depuis deux ans une approche de la parenté fondée sur les représentations et les discours natifs, et nous avons ouvert plusieurs dossiers: le totémisme, les systèmes à maisons, les substances vitales, la nourriture, des monographies de plantes comme les ignames, significatives de la reproduction de la vie et des liens de parenté.

La source de cette problématique est le grand livre publié en 1984 par David Schneider, A Critique of the Study of Kinship, où la seconde description (The Second Description) du tabinau dans l’île de Yap, fondée sur le rapport à la terre, sert de repoussoir à (is intended as a foil for, p.6) la description classique (The First Description) du tabinau conçu comme un lignage.

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1930s–1980s > Schneider (David)

David Schneider, A Critique of the Study of Kinship, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1984

La première description reproduit les concepts et la terminologie des théoriciens de la parenté: le mot yapese tabinau désigne une unité culturelle de base combinant un modèle de famille étendue patrilocale et un système de filiation patrilinéaire.

(11) The cultural unit on Yap called tabinau is made up of two kinds of groups. One is a patrilocal extended family, the other is a patrilineage. That is, seen as a domestic unit, which includes the in-marrying wives but excludes the outmarrying sisters and daughters (when they have married out and no longer live there), it is a patrilocal extended family. As a patrilineage, it includes the outmarrying sisters and daughters but not the in-marrying wives. However, it should be noted that the Yapese say that both out-marrying sisters and daughters and in-marrying wives are members of the tabinau. There is a clear difference, however, between out-marrying sisters and daughters and in-marrying wives in their rights in land and in their relations to the men of the patrilineage as well as to each other. In-marrying wives may leave at any time, which terminates their membership in the tabinau immediately and automatically; out-marrying sisters and daughters cannot lose membership in the tabinau.

La seconde description part du discours natif dans lequel le mot tabinau signifie (p.21):

1° la maison ou l'habitation,
2° une ou des personnes qui sont apparentées (related) au locuteur à travers leurs liens à la terre (a person or persons who are related to the speaker through ties to the land), que cette parenté par la terre (land relationship) soit proche ou lointaine, qu'elle passe par différentes parentés par la terre intermédiaires ou par une espèce particulière de parenté par la terre (via different intervening land relationships or via a particular kind of land relationship),
3° «mes proches»
4° un groupe de gens qui vivent ensemble et qui ont différents liens à la même terre — un homme qui la possède, la femme qui vit avec lui, leurs enfants biologiques ou adoptés,
etc.

En l'absence d'habitants, la terre seule ne constitue pas un tabinau. Des gens non apparentés par la terre ne peuvent constituer un tabinau (And people without a relationship through land cannot constitute a tabinau).

Un tabinau est constitué d'une collection de parcelles de terre dont le chef a le contrôle. Il n'est pas le propriétaire, mais seulement le détenteur des droits sur la terre.

(31) The tabinau is not a corporate landholding unit. Second, the whole concept of ownership and of various kinds of rights in land is extremely complex, and to say simply that the tabinau head is the nominal owner or the real owner is to fail to describe the Yapese situation even remotely accurately. The whole Western notion of ownership of a free good is simply not applicable to Yap. What would be appropriate would be a carefully detailed account of the different characteristics of land. Unfortunately that is not possible here. Without going into the extensive detail that would be desirable, it is clear that the head of the tabinau has the right to allocate different plots to different people and that those people in turn assume various obligations both to the land itself and to the head of the tabinau. To avoid the misleading term owner I will simply use the term landholder, implying by this only that ownership in the Western or American sense of this term is almost entirely inappropriate. The landholder can dispose of the land to those who earn the right to it, and those who fail to perform the role of fak [protégé, qui en retour doit obéissance et respect] according to the standards customarily set for it may lose all rights even after many years of work.

Toutes les positions hiérarchiques et toutes les charges sont inhérentes à la terre et parlent au nom de la terre:

(23) As the Yapese say, repeat, and clearly affirm, all rank and all offices inhere in the land. […] The person who acts in the office is merely (and I use the word merely in its pejorative sense, following the Yapese usage) the voice (lungun) of the land. It is the land which holds the office, it is the land which has rank, and it is the land which speaks through some person who has the right to speak for it.

Je retiens de cette description que l'unité de base dans la structure sociale yapese n'est pas un lignage mais une habitation sur une parcelle de terre (qui porte un nom propre). La critique que fait Schneider du préjugé occidental selon lequel l'idée de propriété serait universelle était sans doute nécessaire au lecteur d'aujourd'hui, aveuglé par deux principes fondamentaux de l'idéologie moderne occidentale: l'individualisme (la propriété individuelle) et le mécanisme (les hommes sont possesseurs de la nature). Mais cette critique n'est pas nouvelle. Henry Sumner Maine l'avait articulée en 1861 dans Ancient Law et annonçait une analyse de la parenté par la terre dans les sociétés à maisons dont le modèle était pour lui la Gens romaine (the Roman Gens or House) ou le Manoir anglais, et dans les communautés villageoises en Inde où les habitants, tous apparentés, jouissaient de droits sur la terre dont l'ordonnateur était soit le chef de village soit le chef de la plus noble des Maisons du village.