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La série des «Arguments» mis en ligne au fur et à mesure dans l'ordre chronologique constitue un ensemble détaillé de présentations et de comptes rendus des séances du séminaire.

Corps relationnels,
théories natives et parenté

Enric Porqueres I Gené
Francis Zimmermann

2e et 4e jeudis du mois de 11 h à 13 h
(salle 1, 105 bd Raspail 75006 Paris)
du 12 novembre 2015 au 9 juin 2016

Nous poursuivions une enquête et une réflexion à deux voix sur les relations de parenté dont le point de départ est le corps, espace premier de l'expérience humaine, et qui donnaient toute leur place aux théories natives.

La présentation de nos recherches personnelles — sur les rapports entre embryologie, parenté, personne et cosmologie pour l’un d’entre nous, sur les systèmes à maisons pour l’autre — fut précédée par l’analyse critique d’ouvrages ayant fait date dans les études de parenté. Dans un livre récent qui fut le point de départ de notre enquête, Marshall Sahlins, What Kinship Is – And Is Not (Chicago, 2013), s’inspire de Eduardo Viveiros de Castro pour décrire le modèle occidental standard de la parenté fondé sur la distinction entre le socle biologique donné par la naissance et les liens sociaux construits par la pratique. Sahlins emprunte à Viveiros de Castro une analyse percutante de ce qu’est ou n’est pas une théorie native du vivant. L'erreur serait d’imaginer que les indiens d’Amazonie par exemple admettent quelque théorie biologique non standard, alors que les idées de la parenté amazonienne équivalent, en réalité, à une théorie non biologique du vivant. La question des théories natives, centrale dans notre séminaire, ne porte pas sur la biologie, mais sur la distinction entre une théorie biologique non standard (une vision du monde, plus le présupposé du Grand Partage entre eux et nous) et une théorie non biologique du vivant (une ontologie, plus la thèse philosophique de la pluralité des mondes).

Dans les séances suivantes du séminaire consacrées à une critique de la méthode généalogique, nous sommes partis de la crise du tournant des années soixante-dix dont Rodney Needham se faisait l’écho dans son Introduction à l’ouvrage collectif qu’il avait dirigé, Rethinking Kinship and Marriage (London, 1971), en remontant ensuite dans le temps jusqu’à Rivers. Cette crise résultait d'une frustration devant d'une part la dérive de nombreux chercheurs vers des analyses formelles et mathématisées des systèmes de parenté sur la base de la méthode généalogique de recueil des données, et d'autre part l'exclusion ou l'ignorance pure et simple d'une méthode concurrente de recueil des liens de parenté procédant par inventaire des catégories indigènes. La méthode généalogique inventée par Rivers dans les premières années du vingtième siècle (1900-1910) procédait par extension à partir des termes primaires de parenté comme père, mère, frère et sœur au sein de la famille nucréaire. Kroeber (1909) puis Hocart (1937) introduisirent une approche différente fondée sur l'inventaire et la pragmatique des termes de parenté, c’est-à-dire des catégories nommées dans la langue indigène. De là s'est développée la polarité classique entre une approche de la parenté par la généalogie et une approche par les catégories, que nous reprenons aujourd'hui, dans notre perspective qui accorde une place centrale à l'ethnographie. Ce qui pour Morgan (1870) caractérise les systèmes classificatoires est l'assimilation des lignes collatérales issues de parents du même sexe (la mère et ses sœurs sont des mères d'Ego, etc.), et c'est là un fait social. Kroeber, au contraire, conclut son article de 1909 sur une affirmation péremptoire: Terms of relationship reflect psychology, not sociology. They are determined primarily by language and can be utilized for sociological inferences only with extreme caution. Cette inversion de la causalité entre le linguistique et le sociologique est cruciale dans l’histoire de l'anthropologie américaine. Kroeber affirmait une thèse ou un principe de méthode selon lequel la linguistique était la clé d'interprétation des terminologies de parenté. Il fallut attendre un demi-siècle et l'émergence de l'ethnoscience comme l’un des paradigmes dominants aux Etats-Unis pour que cette thèse ait enfin droit de cité, en particulier chez Conklin (Ethnogenealogical method, 1964). Durkheim fait figure de précurseur. Au début du Livre II des Formes élémentaires de la vie religieuse, il définit le clan comme «un groupe familial où la parenté résulte uniquement de la communauté du nom ». Les noms indigènes, pour Durkheim, désignent des choses du monde qui sont parties prenantes du corps social. Ce sont « des parties du corps », et le corps sert de point d’ancrage à toutes les formes primitives de classification. Il ne s'agit pas du corps individuel, mais toutes les choses, animées ou inanimées, composant le monde et la société auxquels appartient le locuteur indigène qui leur donne des noms dans la langue vernaculaire de sa tribu, partagent « la même chair » que lui, autrement dit le même corps.

La dernière partie de l’année fut occupée à une enquête sur les sociétés à maisons, inventées par Lévi-Strauss dans les années soixante-dix, au moment où s'opérait dans l'anthropologie française un changement de paradigme dévaluant la Règle (le structuralisme) au profit des Stratégies (l'interactionnisme). Mais dans notre perspective, la question des sociétés à maisons ne prend toute son importance qu'au tournant des années 2000 quand anthropologues, historiens et archéologues en viennent à étudier ses liens avec la culture matérielle. La Maison, que nous avons illustrée par la présention de plusieurs ethnographies — Janet Carsten en Malaisie, Susan McKinnon en Indonésie, et le taravad chez les Nayar du Kerala en Inde — est alors définie comme un groupe social travaillant à se perpétuer (an enduring social group) et qui est matériellement représenté par un édifice et les objets qui vont avec, des meubles, un patrimoine soigneusement conservé (curated heirlooms) et des sépultures, le tout situé en un lieu soigneusement assigné et dessiné dans le paysage (within a designated locus in the landscape) et se prête particulièrement bien aux analyses processuelles de la parenté.

Conclusion du cycle 2015–2016

Jeudi 9 juin 2016

La dimension relationnelle de l'individu
est inscrite dans son corps

Francis Zimmermann ouvrit le dialogue avec Enric Porqueres en présentant le nouveau livre de celui-ci, Individu, personne et parenté en Europe (Paris, 2015), et particulièrement le chapitre de conclusion intitulé «Relation et transcendance à l'époque de l'embryon-individu». Ce chapitre illustre ce que nous entendons par corps relationnels, à savoir le fait historique, social et culturel que nos représentations, qu'elles soient scientifiques ou populaires, continuent d'inscrire aujourd'hui comme autrefois la dimension relationnelle constitutive de l'individu dans sa corporéité même.

C'est en partant du système de parenté façonné en Europe par les théologiens et les juristes, qu'Enric Porqueres aboutit dans ce chapitre de conclusion à un début d'analyse critique de la génétisation de nos représentations et de notre fascination aujourd'hui pour l'embryon.