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La méthode généalogique de Rivers à Conklin

Séminaire du 14 janvier 2016

La méthode généalogique inventée par Rivers dans les premières années du vingtième siècle procédait par extension à partir des termes primaires de parenté comme père, mère, frère et sœur au sein de la famille nucréaire.

W. H. R. Rivers, The Genealogical Method of Anthropological Inquiry, The Sociological Review, Vol.3 No.1 (1910), pp.1–12. C'est le texte canonique, mais sa première version avait été publiée en 1900, et la monographie des Todas (1906) avait magistalement illustré la méthode.

Kroeber (1909) puis Hocart (1937) introduisirent une approche différente fondée sur l'inventaire des catégories et une analyse pragmatique [c'est-à-dire de l'usage] des termes de parenté [c'est-à-dire des catégories nommées] dans la langue indigène. De là s'est développée la polarité classique entre une approche de la parenté par la généalogie et une approche par les catégories, que nous reprenons aujourd'hui, dans notre perspective qui accorde une place centrale à l'ethnographie.

Dès 1909 Kroeber invoquait la linguistique pour réformer l'étude de la parenté. Rien n'est plus fallacieux, écrivait-il, que la distinction inventée par Lewis Morgan entre systèmes descriptifs et classificatoires de parenté.

Alfred L. Kroeber [1876–1960, le fondateur de l'anthropologie à Berkeley], Classificatory Systems of Relationship, The Journal of the Royal Anthropological Institute of Great Britain and Ireland, Vol. 39 (Jan. - Jun., 1909), pp.77-84.

(82) If it had been more clearly recognized that terms of relationship are determined primarily by linguistic factors, and are only occasionally, and then indirectly, affected by social circumstances, it would probably long ago have been generally realized that the difference between descriptive and classificatory systems is subjective and superficial.

Kroeber donnait les sens suivants à classificatoire et descriptif. Certains peuples ou langues, disait-il, classent ensemble des liens de parenté différents et les appellent du même nom — les Iroquois par exemple assimilent les oncles paternels à des pères et les appellent père… leur système est classificatoire. D'autres distinguent par des noms différents les relations primaires et indiquent les différences secondaires par des noms composés combinant les termes primaires ou des épithètes descriptives ajoutées aux termes primaires — la plupart des peuples européens par exemple identifient directement père, mère, frère et sœur et désignent indirectement le frère du père en l'appelant oncle paternel… leur système est descriptif. Kroeber dénonçait l'ethnocentrisme de cette approche. Les européens sont aveugles, disait-il, et ne voient pas la prolifération dans leurs propres langues des termes classificatoires de parenté.

Enric Porqueres a remarqué au séminaire que, contrairement à sa présentation chez Kroeber, la distinction faite par Morgan n'était pas d'ordre linguistique mais d'ordre sociologique: ce qui caractérise les systèmes classificatoires est l'assimilation des lignes collatérales issues de parents du même sexe (la mère et ses sœurs sont des mères d'Ego, etc.), et c'est là un fait social. Kroeber trahissait Morgan et disait exactement le contraire en concluant l'article de 1909 sur une affirmation péremptoire: Terms of relationship reflect psychology, not sociology. They are determined primarily by language and can be utilized for sociological inferences only with extreme caution.

Cette inversion de la causalité entre le linguistique et le sociologique est cruciale dans l'histoire de l'anthropologie américaine. Kroeber affirmait une thèse ou un principe de méthode selon lequel la linguistique était la clé d'interprétation des terminologies de parenté. Il fallut attendre un demi-siècle et l'émergence de l'ethnoscience comme l'un des paradigmes dominants aux Etats-Unis pour que cette thèse ait enfin droit de cité, et c'est Conklin en 1964 qui opèrera la percée décisive.

Harold C. Conklin, Ethnogenealogical Method, in Ward H. Goodenough, Explorations in Cultural Anthropology, ed. W. H. New York, McGraw-Hill, 1964, pp.25–55.

Remarque féroce et pénétrante de Harold Scheffler (p.90) présentant la réédition de ce texte dans Harold C. Conklin, Fine Description. Ethnographic and Linguistic Essays, Edited by Joel Kuipers and Ray McDermott, New Haven CT, Yale University Southeast Asia Studies, 2007:

“No careful reader of these essays would fall into the linguistically naive (dare we say ethnocentric?) trap of supposing that, in examining the structure of some semantic domain, the first thing to notice is the difference (à la D.M. Schneider on American kinship) between “basic” and “derivative” terms (i.e. basic terms plus “modifiers”) or (à la L. Dumont on Tamil and Hindi kinship) between expressions that are “radically” different from one another and those that differ “barely through affixes” or “secondarily.” Recognizing lexemes is, as Hal [Conklin] shows, not all that easy.”

Scheffler, Conklin et Lounsbury (tous les trois professeurs à Yale) partageaient avec David Schneider (Chicago) et Louis Dumont (Ehess) le choix d'une approche de la parenté par les catégories, mais pour les membres de l'école de Yale, linguistes professionnels autant qu'anthropologues, Schneider et Dumont étaient des amateurs tombant dans tous les pièges de la langue anglaise (leur langue de travail) et des explications naïves des mots par l'étymologie.

L'étude de la parenté selon Conklin relève de l'ethnoscience ou New Ethnography, et relationships ne désigne pas seulement chez Conklin les liens de parenté [entre humains] mais les liens [de parenté] entre objets et entre événements.

(25) An adequate ethnography is here considered to include the culturally signiificant arrangement of productive statements about the relevant relationships obtaining among locally defined categories and contexts (of 0bjects and events) within a given social matrix. These nonarbitrarily ordered statements should comprise, essentially, a cultural grammar. In such an ethnography, the emphasis is placed on the interpretation, evaluation, and selection of alternative statements about a particular set of cultural activities within a given /26/ range of social contexts.

(26) In ethnography, significant categories and relations are derived from intracultural analysis; they are not determined by the application of a previously designed typological grid. Prior category assumption is ruled out, and, instead, we try to base our work on such concrete realities as a local group of people and the kinds of objects and events the members of this group treat as culturally significant.

Bien que les ethnoscientists Goodenough, Conklin, Frake, Scheffler et Lounsbury ne semblent pas avoir connu la Pragmatique née dans les années 1930 en Europe, leur pratique de la linguistique ne se confine pas dans le champ de la sémantique; ils sont en prise sur l'action et se disent opérationalistes. L'ethnoscience implique une définition opérationaliste de la culture: what you have to know in order to operate as a member of the society.

Ward H. Goodenough, Cultural anthropology and linguistics, in Paul L. Garvin, Ed., Report of the Seventh Annual Round Table Meeting on Linguistics and Language Study (Monograph Series on Languages and Linguistics, No. 9), Washington DC, Georgetown University Press, 1957, pp. 167–173.

As I see it, a society's culture consists of whatever it is one has to know or believe in order to operate in a manner acceptable to its members, and do so in any role that they accept for anyone of themselves.

La culture est une compétence acquise pour l'action dans le cadre d'une expérience vécue spécifique de cette société. Etre cultivé, c'est avoir acquis la connaissance des formes des choses de la vie locale. Le principal reproche que Conklin adresse à la méthode généalogique est de ne pas prendre en compte la façon dont les acteurs sociaux (à son époque on disait les indigènes) mettent en œuvre leur vocabulaire de parenté, bref, l'action.

(28) And, in practice, an "ethnogenealogical" component is noticeably lacking [dans la méthode généalogique inventée par Rivers] despite Rivers' early statements: “In acquiring a knowledge of the pedigrees, the inquirer learns to use the concrete method of dealing with social matters which is used by the natives themselves” [Rivers, 1912, p. 119].

Que veut dire le néologisme ethnogenealogical et qu'ajoute-t-il à genealogical, quand une «méthode [d'étude des liens de parenté] fondée sur la généalogie» (Rivers) fait place à une «méthode [d'étude des liens de parenté] fondée sur une ethnographie de la généalogie» (Conklin)?

La méthode «ethnogénéalogique» proposée par Conklin suit précisément le mot d'ordre que Rivers formulait dans la citation ci-dessus mais ne suivait pas: étudier comment les indigènes eux-mêmes en pratique se servent de leur terminologie pour résoudre les problèmes auxquels ils sont confrontés dans leurs affaires de famille. L'ethnographe (Conklin) part des modèles explicites de parenté, modèles abstraits construits par ses informateurs à son intention, pour examiner comment les informateurs eux-mêmes utilisent de telles abstractions dans leur pratique de la parenté en milieu naturel (p.29), to examine the explicit models constructed by one's informants — especially when such abstractions are used by the informants themselves and in natural settings. Conklin cite à ce sujet Lévi-Strauss, Anthropologie structurale (1958), p.309:

«Même si les modèles sont tendancieux ou inexacts, la tendance et le genre d'erreurs qu'ils recèlent font partie intégrante des faits à étudier; et peut-être comptent-ils parmi les plus significatifs.»

Partir des modèles abstraits explicitement formulés par les informateurs pour voir ce qu'eux-mêmes mettent dessous en pratique, c'est appliquer la méthode de la Nouvelle Ethnographie: partir des mots, et mettre sous les mots des choses, finding the things that go with the words (Charles Frake).