dubuffetMenu_layout

Les liens du sang. Entre 1865 et 1898
Un changement radical dans leur interprétation

Séminaire du 28 janvier 2016

La seule définition du concept de blood-ties (consanguinité) reçue dans l'anthropologie classique jusqu'aux années 1970 lorsque Schneider et Needham, chacun de leur côté, ont remis la vulgate en question, était celle qu'avait initialement formulée John F. McLennan dans Primitive Marriage en 1865: un rapport entre la mère et ses enfants fondé sur le fait élémentaire constaté par un individu que le sang de sa mère coule dans ses veines.

John F. McLennan, Primitive Marriage. An Inquiry into the Origin of the Form of Capture in Marriage ceremonies, Edinburgh, 1865. Edited by Rodney Needham with an introduction by Peter Riviere, Chicago UCP, 1970, p.64. Passage traduit par Frederico Rosa, L'âge d'or du totémisme (Paris, Cnrs, 2003), p.70.

“We shall endeavour to show—

I.—That the most ancient system in which the idea of blood- relationship was embodied, was a system of kinship through females only.

Once a man has perceived the fact of consanguinity in the simplest case — namely, that he has his mother's blood in his veins, he may quickly see that he is of the same blood with her other children. A little more reflection will enable him to see that he is of one blood with the brothers and sisters of his mother. On further thought he will perceive that he is of the same blood with the children of his mother's sister. And, in process of time, following the ties of blood through his mother, and females of the same blood, he must arrive at a system of kinship through females.”

On peut ainsi dire que, dans son sens initial, la consanguinité désignait la filiation utérine. En 1865 McLennan ne connaissait pas le totémisme; les trois parties de “The Worship of Animals and Plants” ne seront publiées qu'en 1869-1870. Le sang n'a pas encore le caractère sacré que lui attribueront Robertson Smith dans Religion of the Semites (1889) et après lui Durkheim dans “La prohibition de l'inceste et ses origines” (1898).

Chez Durkheim en 1898, la définition des liens du sang est radicalement différente. La connotation essentielle que véhicule le sang n'est plus l'idée d'une transmission ou d'une filiation, mais l'idée d'une participation ou d'une magie sympathique.

Dès son acception initiale chez McLennan, les femmes et le sang des femmes ont un rôle clé dans la consanguinité conçue à partir du «cas le plus simple» (the fact of consanguinity in the simplest case), la transmission du sang d'une femme à ses enfants. Durkheim retiendra dans son essai de 1898 ce lien fondamental entre les femmes, le sang des femmes et la construction de la parenté. Mais il lui donnera un sens radicalement différent de celui que lui donnait McLennan, en privilégiant le caractère sacré et tabou du sang.

Comme le dit Rosa (Age d'or du totémisme, 101), l'originalité de Durkheim en 1898 fut de rattacher au système totémique les idées que le primitif se faisait de la menstruation et du sang menstruel. Le totémisme était une religion du sang, fluide divin que se partageaient les descendants humains et animaux de l'ancêtre totémique. Les femmes étaient particulièrement affectées par cette croyance.

Voici à cet égard les passages essentiels de l'essai de 1898.

Emile Durkheim, La prohibition de l'inceste et ses origines, L'Année sociologique, Première Année (1896-1897), Paris, Alcan, 1898. Téléchargeable sur Gallica. Dans ce qui suit, la pagination est celle de l'édition originale.

§ V (p.47)

Un premier fait est certain: c'est que tout ce système de prohibitions doit tenir étroitement aux idées que le primitif se fait de la menstruation et du sang menstruel. Car tous ces tabous commencent seulement à l'époque de la puberté; et c'est lorsque les premières manifestations sanglantes apparaissent qu'ils atteignent à leur maximum de rigueur.

(48) Comment a-t-on pu attribuer [au sang] un pareil pouvoir? Nous ne nous arrêterons pas à discuter l'hypothèse d'après laquelle il inspirerait un tel éloignement à cause de son impureté.

[Ce n'est pas son impureté qui rend le sang tabou, mais ce sont ses vertus magiques.]

(48) Ce qui doit faire définitivement écarter cette explication [par l'impureté], c'est que toute espèce de sang est l'objet de sentiments analogues. Tout sang est redouté et toute sorte de tabous sont institués pour en prévenir le contact.

(50) On commence à entrevoir les origines de l'exogamie. Le sang est tabou d'une manière générale et il taboue tout ce qui entre en rapports avec lui. Il repousse le contact et fait le vide, dans un rayon plus ou moins étendu, autour des points où il apparaît. Or la femme est, d'une manière chronique, le théâtre de manifestations sanglantes. Les sentiments que le sang éveille se reportent donc sur elle; nous savons en effet avec quelle facilité extraordinaire la nature du tabou se propage. La femme est donc, elle aussi, et d'une manière également chronique, tabou pour les autres membres du clan. Une inquiétude plus ou moins consciente, une certaine crainte religieuse ne peut pas n'être pas présente à toutes les relations que ses compagnons peuvent avoir avec elle, et c'est pourquoi elles sont réduites au minimum. […] Puis l'organe qu'elles intéressent immédiatement [l'utérus] se trouve justement être le foyer de ces manifestations redoutées. Il est donc naturel que les sentiments d'éloignement que la femme inspire atteignent sur ce point particulier leur plus grande intensité. Voilà pourquoi, de toutes les parties de l'organisme féminin, celle-là est le plus sévèrement soustraite à tout commerce. De là viennent l'exogamie et les peines graves qui la sanctionnent. […]

/51/ Mais si les vertus magiques attribuées au sang expliquent l'exogamie, d'où viennent-elles elles-mêmes? Qu'est-ce qui a pu déterminer les sociétés primitives à prêter au liquide sanguin de si étranges propriétés? — La réponse à cette question se trouve dans le principe même sur lequel repose tout le système religieux dont l'exogamie dépend, à savoir le totémisme.

Le totem, avons-nous dit, est l'ancêtre du clan et cet ancêtre n'est pas une espèce animale ou végétale, mais tel individu en particulier, tel loup, tel corbeau déterminé. Par conséquent, tous les membres du clan, étant dérivés de cet être unique, sont faits de la même substance que lui. Cette identité substantielle est même entendue dans un sens beaucoup plus littéral que nous ne pourrions imaginer. En effet, pour le sauvage, les fragments qui peuvent se détacher d'un organisme ne laissent pas d'en faire partie, malgré cette séparation matérielle. Grâce à une action à distance dont la réalité n'est pas mise en doute, un membre coupé continue, croit-on, à vivre de la vie du corps auquel il appartenait. Tout ce qui atteint l'un retentit dans l'autre. C'est que la substance vivante, tout en se divisant, garde son unité. Elle est tout entière en chacune de ses parties, puisqu'en agissant sur la partie on produit les mêmes effets que si l'on avait agi sur le tout. Toutes les forces vitales d'un homme se retrouvent dans chaque parcelle de son corps, puisque l'enchanteur qui en tient une (les cheveux, par exemple, ou les ongles) et qui la détruit peut, pense-ton, déterminer la mort; c'est le principe de la magie sympathique. Il en est de même de chaque individu par rapport à l'être totémique. Celui-ci n'a pu donner naissance à sa postérité qu'en se fragmentant, mais il est tout entier dans chacun de ses fragments et il reste identique dans toutes ses divisions et subdivisions à l'infini.

[Cette fragmentation sera soigneusement analysée dans Les Formes élémentaires…]

C'est donc à la lettre que les membres du clan se considèrent comme formant une seule chair, «une seule viande», un seul sang, et cette chair est celle de l'être mythique d'où ils sont tous descendus. Ces /52/ conceptions, si étranges qu'elles nous paraissent, ne sont pas d'ailleurs sans fondement objectif; car elles ne font qu'exprimer, sous une forme matérielle, l'unité collective qui est propre au clan. Masse homogène et compacte où il n'existe pas, pour ainsi dire, de parties différenciées, où chacun vit comme tous, ressemble à tous, un tel groupe se représente à lui-même cette faible individuation, dont il a confusément conscience, en imaginant que ses membres sont des incarnations à peine différentes d'un seul et même principe, des aspects divers d'une même réalité, une même âme en plusieurs corps.

[Durkheim est ici fortement tributaire de Robertson Smith.]

Une pratique, en particulier, démontre avec évidence l'importance qui est alors attribuée à cette consubstantialité, et, en même temps, elle va nous faire voir ce qu'est cette commune substance. L'unité physiologique du clan est, nous l'avons dit, loin d'être absolue: c'est une société où l'on peut entrer autrement que par droit de naissance. Or, la formalité par laquelle un étranger est adopté et naturalisé dans le clan consiste à introduire dans les veines du néophyte quelques gouttes du sang familial: c'est ce qu'on appelle, depuis les travaux de Smith, le Blood-covenant, l'alliance sanglante [The Religion of the Semites, p.269 et suiv.]. C'est donc que l'on ne peut appartenir au clan si l'on n'est fait d'une certaine matière, la même pour tous; d'un autre côté, puisque la communauté du sang suffit à fonder cette identité de nature, c'est donc que le sang contient éminemment le principe commun qui est l'âme du groupe et de chacun de ses membres. Rien d'ailleurs n'est plus logique que cette conception. Car les fonctions capitales que le sang remplit dans l'organisme le désignaient pour un tel rôle. La vie finit quand il s'écoule; c'est donc qu'il en est le véhicule. Comme dit la Bible, «le sang, c'est la vie, c'est l'âme de la chair». Par suite, c'est aussi par son intermédiaire que la vie de l'ancêtre s'est propagée et dispersée à travers ses descendants.

Ainsi l'être totémique est immanent au clan; il est incarné dans chaque individu et c'est dans le sang qu'il réside. Il est lui-même le sang. Mais, en même temps qu'un ancêtre, c'est un dieu; protecteur né du groupe, il est l'objet d'un véritable culte; il est le centre de la religion propre au clan.

C'est en ce sens que le totémisme est une religion du sang.


Lien vers l'ouvrage indispensable de

Frederico Rosa
L'ÂGE D'OR DU TOTÉMISME
Histoire d'un débat anthropologique (1887-1929)

Paris, CNRS Editions, 2003

Ce livre est diffusé en Open access freemium.
Il est disponible en ligne en libre accès:

http://books.openedition.org/editionscnrs/2074