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Rodney Needham, La parenté en question

Séminaire du 26 novembre 2015

Rodney Needham (1923–2006) remit en cause les bases conceptuelles des études de parenté dans un colloque qu'il organisa à Bristol en 1970 et la publication qui suivit: Rodney Needham, Ed., Rethinking Kinship and Marriage, London, Tavistock, 1971. Traduction française: La Parenté en question, Paris, Seuil, 1977. Son Introduction d'une centaine de pages marqua un tournant épistémologique et inspire toujours nos recherches aujourd'hui.

Notre lecture croisée de cet ouvrage fut éclairée par le remarquable compte rendu critique de W.D. Wilder:

W.D. Wilder, The culture of kinship studies, Bijdragen tot de Taal-, Land- en Volkenkunde, Deel 129, 1ste Afl., Anthropologica XV (1973), pp.124–143.

Enric Porqueres présenta la section IV intitulée «Analyse», dans laquelle Needham jette un regard critique sur l'analyse formelle des terminologies de parenté. Il s'appuie sur la contribution (publiée dans le même volume) de Edmund Leach intitulée «Du nouveau sur "papa" et "maman"» (More about Mama and Papa), et ce fut l'occasion de présenter aussi ce texte classique et même célèbre.

Francis Zimmermann présenta la section VI intitulée «Affectivité» (Affect), dans laquelle Needham retrace brièvement l'histoire de nos connaissances sur les aspects affectifs des termes de parenté, réhabilite l'étude du côté sentimental de la parenté et annonce ainsi notre façon de voir d'aujourd'hui.

Il est très important de noter que, dans ce séminaire sur Needham, nous nous sommes volontairement situés avant Schneider. Les études de parenté, en effet, étaient en crise au tournant des années 1970, avant même que la critique radicale de David Schneider ne soit popularisée et impose quelques années plus tard un nouveau paradigme. Cette crise résultait d'une frustration, dont Needham et Leach se faisaient l'écho, devant d'une part la dérive de nombreux chercheurs vers des analyses formelles et mathématisées des systèmes de parenté sur la base de la méthode généalogique de recueil des données et d'autre part l'exclusion ou l'ignorance pure et simple d'une méthode concurrente de recueil des liens de parenté procédant par inventaire des catégories indigènes.

Nous reviendrons dans un séminaire ultérieur sur la méthode généalogique et sur la théorie des extensions qu'elle met en œuvre en partant du principe que les terminologies classificatoires ne font qu'étendre à toute la diversité des parents les liens primaires entre Ego et son père, sa mère, ses frères et ses sœurs. Notre séminaire sur Needham se situe dans une autre filiation historique, dont voici les étapes.

1. C'est au milieu des années 1930, sur le continent et dans le cadre de ce que les historiens de l'anthropologie ont appelé «l'école de Leiden [Leyde]», que fut inventée l'approche structurale de la parenté qui partait de l'inventaire des catégories indigènes. Needham évoque cette école dans la section VII de son Introduction et il avait lui-même traduit du hollandais et publié en 1967 le chef d'œuvre de Van Wouden, Types of Social Structure in Eastern Indonesia (1935). L'école de Leiden n'était pas inconnue en France (connue par l'enseignement de Marcel Mauss et source d'inspiration surtout pour Louis Dumont) mais elle était inconnue en Angleterre (sauf de Needham bien sûr).

2. Dans le texte canonique de Lévi-Strauss sur «l'atome de parenté» — première version 1945, version définitive 1958 dans Anthropologie structurale — l'approche structurale à partir des catégories indigènes se coule dans le moule des relations primaires de parenté, comme en témoigne la présentation qu'en donne Needham dans la section VI de l'Introduction (trad. française, p.50):

MB/ZS : B/Z :: F/S : H/W

+             +          –        –

La notation des liens de parenté est généalogique, et la notation positive ou négative des sentiments attachés à ces liens est structurale. Mais cette notation des sentiments, et c'est tout l'enjeu de l'analyse de Needham, n'a de sens et de validité empirique que formulée et recueillie par l'ethnographe dans la langue indigène.

3. Dans les années 1970, cette approche des structures de la parenté à partir des catégories indigènes constitue l'un des paradigmes dominants de l'anthropologie française, mais elle est tenue en lisières en Angleterre où Needham et Leach n'ont pas encore de chaires de professeur. Dans le même temps, deux nouveaux paradigmes s'imposent aux Etats-Unis dans les études de parenté: — le déconstructionnisme de David Schneider (American Kinship, 1968; “What is kinship all about?,” 1972); — l'ethnoscience et le formalisme (Goodenough, Lounsbury et le monumental Explorations in Cultural Anthropology, 1964 sur lequel nous reviendrons dans un prochain séminaire).

4. Au colloque de Bristol en 1970, Needham et Leach règlent leurs comptes avec l'ethnoscience américaine et les formalistes, et pour cela ils font appel à des alliés extérieurs. Leach fait appel à Roman Jakobson et donc à la sémiotique et à la pragmatique du langage. Needham fait appel à Gregory Bateson, éminent représentant de l'école «Culture et personnalité», et donc à la toute nouvelle anthropology of emotion américaine, une anthropologie de l'affectivité. Jakobson dans “Why Mama and Papa?”(1960) rapprochait parenté et langage en replaçant la terminologie de parenté dans son contexte pragmatique et en posant pour la première fois la question de l'iconicité des noms de parenté — le lien entre le son et le sens dans un mot comme mama. Needham (section VI, trad. française p.49) cite Bateson dans Naven (1936) et sa théorie de la standardisation de l'ethos pour expliquer comment des sentiments positifs ou négatifs entre l'oncle maternel et le neveu se sont imposés et ont été codifiés dans une société donnée.

C'est ainsi que l'anthropologie de la parenté s'est rapprochée d'une anthropologie de la langue maternelle (dialectique entre le son et le sens dans les noms de parenté) et une anthropologie du corps, de l'ethos et de la gestuelle (dans l'expression de l'affectivité entre parents).