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Sociétés à maisons. Après Lévi-Strauss

Séminaire du Jeudi 25 février 2016

Lévi-Strauss introduisit la notion de sociétés à maisons dans un cours au Collège de France (1976-1977). L'article Maison, qu'il publia dans P. Bonte et M. Izard, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie (1991), la définissait ainsi:

«La maison est 1) une personne morale, 2) détentrice d'un domaine 3) composé à la fois de biens matériels et immatériels, et qui 1) se perpétue par la transmission de son nom, de sa fortune et de ses titres en ligne réelle ou fictive, 5) tenue pour légitime à la condition que cette continuité puisse se traduire dans le langage de la parenté ou de l'alliance, ou 6) le plus souvent les deux ensemble. Au lieu d'une opposition entre la résidence et la filiation, émerge… selon la terminologie médiévale une dialectique des «noms de race» et des «noms de terre» avec la disparition progressive des premiers au bénéfice des seconds. Au lieu qu'elles caractérisent les pratiques matrimoniales d'une société, l'hypergamie et l'hypogamie deviennent des tactiques utilisées simultanément ou en alternance; de même l'endogamie et l'exogamie: les maisons pratiquent au choix l'une ou l'autre, et choisissent, selon le moment ou l'occasion, d'élargir ou de resserrer le réseau de leurs alliances matrimoniales…»

Cette définition conciliant des principes contradictoires entre eux précisait une formulation princeps publiée dans La Voie des masques (Paris, Plon, 1979, p.188):

Sur tous les plans de la réalité sociale, depuis la famille jusqu'à l'État, la maison est donc une création institutionnelle permettant de composer des forces qui, partout ailleurs, semblent ne pouvoir s'appliquer qu'à l'exclusion l'une de l'autre en raison de leurs orientations contradictoires. Descendance patrilinéaire et descendance matrilinéaire, filiation et résidence, hypergamie et hypogamie, mariage proche et mariage lointain, race et élection: toutes ces notions, qui servent d'habitude aux ethnologues pour distinguer les uns des autres les divers types connus de /189/ sociétés, se rassemblent dans la maison, comme si l'esprit (au sens du 18e siècle) de cette institution traduisait, en dernière analyse, un effort pour transcender, dans tous les domaines de la vie collective, des principes théoriquement inconciliables.

La Maison était définie comme un ensemble de pratiques, la mise en œuvre, «selon le moment ou l'occasion», de «tactiques» qui conjoignaient les règles contraires entre elles: endogamie et exogamie, hypergamie et hypogamie, la race et la terre, la résidence et la filiation, la consanguinité et l'alliance, etc. Nous sommes dans les années 1970. au moment où s'opère dans l'anthropologie française un changement de paradigme dévaluant la Règle (le structuralisme) au profit des Stratégies (l'interactionnisme).

De la règle aux stratégies

Dans la Conférence Marc Bloch, Lévi-Strauss reconnaissait explicitement l'influence du nouveau paradigme.

Claude Lévi-Strauss, Histoire et ethnologie, Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 38e année, n°6, 1983. pp.1217–1231. (Conférence Marc Bloch.)

(1229) «Le type de structure que j'ai tenté d'identifier sous le nom de sociétés «à maisons» soulève un autre problème. N'y a-t-il pas contradiction à parler de structure, là où je n'ai décrit qu'un jeu de rivalités entre des stratégies individuelles ou collectives?» (1230) «Cette critique, qui traîne un peu partout, s'inspire d'un spontanéisme et d'un subjectivisme à la mode.»

C'est une allusion à Pierre Bourdieu. Alain Dewerpe a montré que le concept de stratégie, absent dans les années soixante, s'est imposé dans l'œuvre de Bourdieu avec l'Esquisse d'une théorie de la pratique publiée en 1972, puis s'est intégré dans le système théorique élaboré à la fin des années soixante-dix.

Pierre Bourdieu, Esquisse d'une théorie de la pratique, précédée de trois études d'ethnologie kabyle, Genève, Droz, 1972. (Reprend «La maison kabyle» publié en 1970 dans les Mélanges offerts à Lévi-Strauss.)

Pierre Bourdieu et Pierre Lamaison, De la règle aux stratégies: entretien avec Pierre Bourdieu, Terrain. Revue d'ethnologie de l'Europe 4 (1985): 93-100.

Alain Dewerpe, La «stratégie» chez Pierre Bourdieu, Enquête 3 (1996), en ligne: http://enquete. revues. org/533

L'une de ces stratégies décrites dans la Conférence Marc Bloch, qui introduisait un élément de matrilinéarité dans des sociétés patrilinéaires, était le «rôle d'opérateurs du pouvoir, dévolu aux femmes»:

(1221) «De ce modèle, l'ancienne France offre aussi une ébauche, sinon dans la famille royale au moins dans la haute noblesse: «Chamillart, dit Saint-Simon (II, XLVII), songeait à consolider son fils dans sa charge par une alliance qui pût l'y soutenir. Les Noailles, ancrés partout par leurs filles, en voulaient mettre une dans cette maison puissante pour tenir tout.» Ainsi se confirme ce rôle d'opérateurs du pouvoir, dévolu aux femmes dans des sociétés pourtant de droit paternel, et qui explique aussi les remariages, fréquents dans ce type de sociétés où les femmes représentent des enjeux si considérables qu'on ne se résout pas à les miser sans espoir de retour: il faut qu'en cas de séparation ou de veuvage, elles resservent.»

La maison comme édifice en un lieu du paysage

Dans la perspective qui est la nôtre, étudier la parenté dans la transmission des substances corporelles et les théories indigènes, la question des sociétés à maisons ne prend toute son importance qu'au tournant des années 2000 quand anthropologues, historiens et archéologues en viennent à étudier ses liens avec la culture matérielle et les pratiques par lesquelles dans une culture donnée on donne du sens aux lieux.

Susan D. Gillespie, Beyond Kinship: An Introduction. In Rosemary A. Joyce and Susan D. Gillespie, Eds., Beyond Kinship: Social and Material Reproduction in House Societies, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2000, pp.1–21.

(2) Houses link social groups with architectural units that facilitate their physical delimitation and position in society, thereby integrating the social with the material life in its pragmatic and semiotic aspects. In turn, the interpretation of enduring social formations as mediated by substantial material constructions, such as houses, allows for the incorporation of archaeological information, vastly increasing the time depth available to understand the variability and evolutionary trajectories of specific social systems.

Susan Gillepsie, dans les premières lignes de Beyond Kinship, actualisait la problématique des sociétés à maisons en montrant comment elle pouvait désormais s'accorder aux approches processuelles de la parenté.

(1) The anthropological study of kinship has been dominated by two central issues: 1) the relationships linking families to larger kinship groups that incorporate multiple families and endure longer than a single family; and 2) the relationships between kin ties and locality, that is, between “blood” and “soil.” Since the founding of anthropology in the nineteenth century, abstract models and classificatory types have been offered to account for these relationships from comparative and evolutionary perspectives, but they have generally failed to live up to expectations. Ethnographic descriptions have dispelled the notion that prescriptive and proscriptive kinship “rules” govern social life. Kin ties are acknowledged to be optative and mutable rather than established at birth or marriage, and “fictive” relationships can be considered just as legitimate as “biological” ones. Indeed, even the presumed irreducible, natural component of kinship — a link between persons resulting from procreative acts — has been exposed as a Western notion that misleadingly privileges one construction of social relationships over potential others (Schneider 1972, 1984).

A more useful perspective assumes a processual rather than a classificatory approach to kinship, focusing on the practices and understandings by which relationships are constructed in everyday social life, rather than on abstract or idealized rules. One such approach specifically examines how, in certain societies, people conceive and enact kin or “kin-like” relationships as a group by virtue of their joint localization to a “house.” The house as a social group, as characterized by Claude Lévi-Strauss, is much more than a household. Groups referred to by the term “house” are corporate bodies, sometimes quite large, organized by their shared residence, subsistence, means of production, origin, ritual actions, or metaphysical essence, all /2/ of which entail a commitment to a house property, which in turn can be said to materialize the social group. Houses define and socially reproduce themselves by the actions involved with the preservation of their joint property, as a form of material reproduction that objectifies their existence as a group and serves to configure their status vis-à-vis other houses within the larger society.

Examining social organization from the focal point of the house, where this unit is applicable, can help to explicate both long-lived extra-familial relationships and the link between kinship and locality within this dynamic and processual perspective.

La Maison est alors définie comme un groupe social travaillant à se perpétuer (an enduring social group) et qui est matériellement représenté par un édifice et les objets qui vont avec, des meubles, un patrimoine soigneusement conservé (curated heirlooms) et des sépultures, le tout situé en un lieu soigneusement assigné et dessiné dans le paysage (within a designated locus in the landscape).