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Boire les saveurs de ce monde

Mardi 2 novembre 2006

Le poète, spectateur des événements de ce monde, par la mastication (carvanâ) prolongée des émotions qu'il a sous les yeux, en est ému lui-même mais d'une émotion différente de celles des personnages qu'il observe et qui en est la quintessence. L'émotion du poète est aux émotions ordinaires ce que le rasa (saveur, émotion esthétique) est au bhāva (émotion, état affectif).

Nāṭyaśāstra VI 38:

yathā bījād bhaved vṛkṣo vṛkṣāt puṣpaṃ phalaṃ yathā / tathā mūlaṃ rasāḥ sarve tebhyo bhāvā vyavasthitāḥ //

«Comme l'arbre doit son existence à la graine, la fleur et le fruit à l'arbre, de même les rasa sont la racine et, à partir d'eux, tous les bhâva se disposent.»

Lyne Bansat-Boudon, Poétique du théâtre indien. Lectures du Nâtyasâstra, Paris, EFEO, 1992, p.103:

«Le commentaire d'Abhinavagupta ne laisse aucun doute sur l'interprétation qu'il convient de donner à ces lignes:

«L'activité de l'acteur, précédée qu'elle est du poème, s'enracine dans la pensée du poète une fois qu'elle a atteint l'état de généralité (sâdhâranîbhûta). C'est cette pensée qui est véritablement le rasa […]. Ainsi [dans la comparaison] la graine qui est comme la racine [de l'arbre] représente-t-elle le rasa qui se trouve dans le Poète. Car le Poète en vérité est semblable au spectateur […]. Par conséquent l'arbre [y] représente le poème; la fleur y représente l'activité qui est celle de l'acteur sous forme d'abhinaya, etc.; le fruit y représente le plaisir esthétique savouré (rasâsvâda) par le spectateur. Ainsi tout [le processus] est-il fait de rasa

La remarque: «Car le poète en vérité est semblable au spectateur», faite comme en passant, est pourtant essentielle. Elle confirme cette idée, omniprésente dans le raisonnement d'Abhinavagupta, que la poésie et, corrélativement, l'avènement du rasa ne sauraient être dissociés du théâtre ou, pour le moins, de la théâtralité. D'abord parce que le théâtre est la poésie par excellence et permet de porter à son comble l'expérience esthétique mais pour cette raison encore que même la poésie qui n'est pas destinée à être représentée emprunte, en quelque manière, les voies du théâtre: à chaque extrémité de la chaîne, le poète pour écrire, le lecteur de poème pour être instruit et charmé, se font les spectateurs, l'un du spectacle du monde, l'autre de l'œuvre poétique, tandis que leur cœur s'emplit de la prodigieuse liqueur.»

Cette liqueur, c'est la quintessence de toutes les saveurs, de toutes les sèves, de toutes les humeurs du monde vivant ou du monde environnant, si l'on veut bien se souvenir de la nature enveloppante de l'environnement: une biocénose, la Terre et ses habitants dont les émotions (les états affectifs) sont le produit visible de la circulation des humeurs (les fluides vitaux). La théâtralité ne peut se comprendre ici sans la théorie des humeurs. Réciproquement, la circulation des humeurs est mise en scène dans la poésie. Il n'y a pas seulement une physiologie des émotions, il y a aussi un spectacle des émotions et le processus «tout entier fait de rasa» qu'évoque Abhinavagupta n'est pas seulement un processus physiologique. Il est mise en scène et construction par la poésie d'un cadre de participation à tous les événements de ce monde.