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Fluides vitaux et émotions
Polysémie du mot sanskrit rasa

Mardi 21 novembre 2006

RASA Littéralement: «suc, sève, saveur». Le mot est très tôt affecté au sens de «goût» en rapport avec la liquidité et la sève des plantes. Il désigne, dans toute la tradition indienne, le plaisir esthétique: «saveur, goût, plaisir esthétique».

Dans la terminologie de la médecine et de la pharmacie ayurvédique, rasa désigne soit un «bouillon», soit très exactement «une saveur en phase aqueuse». La polysémie du mot rasa ne s'explique que par une cosmologie humorale; la circulation des humeurs, sèves et autres fluides vitaux dans la nature constitue une physiologie cosmique.

Dans bien des contextes nous pouvons légitimement traduire le mot sanskrit rasa par «les humeurs» au sens de la théorie des humeurs: ces fluides vitaux qui véhiculent les émotions.

Sur les emplois du mot rasa dans le contexte de l'esthétique, de la rhétorique et de la théorie des arts vivants, citons l'entrée «RASA» rédigée par Marie-Claude Porcher dans L'Encyclopédie Philosophique Universelle, Paris, PUF, 1990.

«Il s'agit d'un état subjectif de l'auditeur qui se trouve éveillé au contact de l'œuvre littéraire et lui procure une sensation de plaisir. A l'origine du rasa s'exerce une sorte de transfert, l'auditeur recréant pour son propre compte l'expérience originale du poète, “mais cette expérience ne devient rasa que si elle revêt la forme d'un sentiment universel, impersonnel […]” (Louis Renou).»

«Le rasa se fonde sur l'émotion (bhâva) en tant qu'elle accède à la qualité de disposition mentale permanente (sthâyibhâva) lorsqu'elle est consolidée par un certain nombre d'états: les vibhâva («déterminants»), les anubhâva («conséquents») et les vyabhicâribhâva («états complémentaires»), au nombre de trente-trois. Ainsi, lorsque toutes les dispositions théâtrales sont réunies, le srngârarasa («sentiment amoureux») se développe à partir de la rati («amour») qui est son sthâyibhâva. Il a pour déterminant (vibhâva) la présence de l'être aimé, ou encore le clair de lune, les fêtes, etc. Il a pour conséquent (anubhâva) les œillades, les sourires, les étreintes.»

Bharata [l'auteur mythique du Nâtyasâstra] distingue quatre rasa fondamentaux générant chacun un corollaire: srngâra (l'amoureux) d'où procède hâsya (le comique), raudra (le furieux) d'où karuna (le pathétique); vîra (l'héroïque) d'où adbhuta (le merveilleux); et bhîbatsa (l'odieux) d'où bhayânaka (le terrible).

«La théorie du rasa ne se comprend pleinement que dans la perspective d'une esthétique du théâtre (nâtya) tel que le conçoit l'Inde, c'est-à-dire un spectacle total qui se rapproche plutôt de notre opéra. Il n'est donc pas étonnant de retrouver la liste des rasa appliquée aussi bien à la musique, à la peinture, à la danse indiennes qu'au kâvya (poésie classique).»

Retenons la capacité des humeurs et autres fluides vitaux de véhiculer et transférer des émotions d'un bout à l'autre de la grande chaîne des êtres dans la Nature, et la vocation du poète qui est de mettre en scène cette circulation des humeurs.