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L'humorisme est un rationalisme
Les humeurs ne sont pas des forces occultes

Séminaire du mardi 10 janvier 2006

Le corps humain, en Europe au moins jusqu'à la Renaissance sinon jusqu'à l'hippocratisme du 19e siècle, est coordonné au cosmos, et les valeurs qui s'y attachent — la santé, la force, la beauté — sont indistinctement attribuées au corps humain et à la nature environnante.

Néanmoins, il faut dissocier la théorie humorale (le galénisme qui est un rationalisme) de la représentation d'un corps humain soumis à la magie et aux forces occultes d'un «monde enchanté». En Inde il faut de la même façon distinguer Ayurvéda et alchimie.

Introduction de Georges Vigarello au Volume I de l'Histoire du Corps publié sous sa direction (Paris, Seuil, 2005), pp. 13-15

(p. 13) «Les humbles "conseils pour vivre longtemps" de Luigi Cornaro, noble vénitien de la Renaissance, attentif à sa nourriture et à sa boisson, semblent répéter, en 1558, les précautions séculaires de l'entretien de soi: discrétion des consommations, évacuation et pureté des humeurs, respect des pesanteurs cosmiques et des climats.[a] Une certitude pourtant fait toute l'originalité de ce texte: l'ironie sur les pratiques "anciennes", celles des alchimistes, celles des astrologues. Une critique domine, clairement majorée: les usages occultes, ceux qui associent matières précieuses, références aux astres et entretien du corps, deviennent ici dérisoires. La tentative d'éloigner les pourritures physiques par l'ingestion de métaux purifiés, celle de conjurer les décompositions corporelles par le recours aux liquides d'or ou d'argent, a basculé dans la magie: "Jamais on n'a vu réussir ces inventions"[1], jamais ces fausses puretés n'ont eu quelque effet. Les "liqueurs de longue vie" jugées au prix de leurs minéraux, ou à la rareté de leurs ingrédients, ont perdu leur fascination. Cornaro s'est éloigné des repères médiévaux: les correspondances secrètes entre les matières s'effacent. La pierre cristalline, l'or, les perles, ne communiquent ni transparence, ni pureté, les astres n'assurent ni défense, ni soutien. Les préceptes du Vénitien sont à cet égard ceux de la désillusion volontaire. Cornaro est le contemporain d'Ambroise Paré [éminent galéniste], vitupérant contre les élixirs où trempent les cornes de licorne et les potions où "bouillent les écus"[2].
/p. 14/ C'est cette émergence du corps "moderne" qu'évoque d'abord ce livre: celui dont les dispositifs sont imaginés indépendamment de l'influence des planètes, de celle des forces occultes, amulettes ou objets précieux. Les mécanismes de ce corps se "désenchantent", soumis à la vision nouvelle de la physique, expliqués par la loi des causes et des effets. Non que s'éloignent définitivement les croyances, celles de la médecine populaire, celles des sorciers des campagnes […]. Non que disparaissent, loin s'en faut, les références sacrées […].»

1. Luigi Cornaro, De la sobriété. Conseils pour vivre longtemps [1558], Grenoble , Jérôme Millon, 1984, p.84.
2. Ambroise Paré, Discours de la licorne (1585).

Cornaro en 1558 voit donc encore le corps coordonné au cosmos (théorie des humeurs, théorie des climats). Ce qu'il récuse des représentations anciennes, c'est la magie et l'alchimie. L'invention du corps moderne en Europe au 16e siècle n'est pas en rupture avec la théorie des humeurs mais en rupture avec l'alchimie. Entre le corps et le cosmos, il y a circulation humorale, mais il n'y a plus transmission magique.