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Georges Condominas
Nous avons mangé la forêt
La méthode ethnographique

Ethnographie
Patron [pattern]
Réalité sensible, vécue

Une déplorable illusion d'optique conduit généralement à retracer dans un splendide isolement l'histoire de l'anthropologie en France après la seconde guerre mondiale (années 50–60), sans faire le lien avec les écoles d'anthropologie étrangères. On fait de rares exceptions, pour Lévi-Strauss, par exemple, dont tout le monde connaît les liens étroits avec l'anthropologie américaine forgés pendant la guerre, ou Louis Dumont dont les lecteurs éclairés savent que, dans les années 50, il enseigna à Oxford puis transposa de l'Université de Chicago à l'EHESS le paradigme des area studies.

Mais l'illusion d'optique conduisant à méconnaître sa proximité avec la pensée anthropologique américaine dès le début de sa carrière est particulièrement grave dans le cas de Georges Condominas (1921–2011), méconnaissance sans doute encouragée par le récit qu'il fait lui-même d'une formation exclusivement française dans L'Exotique est quotidien (1965). Je voudrais rectifier la perspective et montrer que ses nombreuses visites d'enseignement aux universités Columbia et Yale à partir de 1963 étaient le signe de sa place éminente au sein de la New Ethnography triomphante aux Etats-Unis à l'époque.

Je voudrais montrer que la méthode ethnographique de Georges Condominas, dès 1948 à Sar Luk (Vietnam) chez les Mnong gar, la minutie de sa collecte des mots, des gestes et des choses, complétée par une importante littérature orale versifiée, et le rôle analytique des cent pages de glossaire et d'index dans Nous avons mangé la forêt… (1957), le rapprochaient étroitement du modèle américain de la New Ethnography, autrement dit l'ethnoscience, et en particulier de la méthode et de l'œuvre de Harold Conklin qui lui était contemporain et fut lui aussi l'ethnologue de tribus de montagnards en Asie du sud-est, ou encore le rapprochaient spontanément de la méthode qui sera formellement définies une décennie plus tard par Charles Frake: trouver les choses qui vont avec les mots, et non pas l'inverse. Voir Frake, Ethnographic study of cognitive systems (1962):

http://orfeo.tessitures.org/ voix/ les-mots-et-les-choses/ charles-frake/ things-that-go-with-the-words/

Condominas le disait dès 1952 dans son Rapport, p.304:

condominas_rapport_1952 — Georges Condominas, XII. Rapport d'une mission ethnologique en pays Mnong Gar (Pays montagnards du sud-indochinois), Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, Tome 46 N°1, 1952, pp. 303-313.

«Je notais ce que les gens me disaient, en leur demandant de répéter lentement, ce qu'ils firent toujours avec beaucoup de complaisance, puis je relisais ce que j'avais écrit, au grand amusement de l'assistance, afin de susciter des corrections. J'essayais ensuite de me faire traduire, quand cela était possible, les mots sur lesquels je butais: mais surtout j'évitais de converser en «pidgin» franco-montagnard. Une grande source de vocabulaire furent les chansons, épopées, «dits de justice», prières..., qui étaient cités dans la conversation ou dans l'exécution d'un rite, ou encore que je réclamais aux moments de répit que j'étais bien obligé d'accorder à mes informateurs. Mais c'est surtout l'enquête technologique qui me fournit dès le début le meilleur vocabulaire: je notais le nom des objets et de leurs parties composantes, et, quand je pouvais y assister, la description еn mnong des phases de leur fabrication; de même la description par un des assistants des rites au fur et à mesure qu'ils se déroulaient sous mes yeux, me procura un vocabulaire religieux de base.»

Il le répètera en 2006 dans son entretien avec Yves Goudineau intitulé «L'objet de l'ethnographe», p.16:

Christine Hemmel et Yves Goudineau, “Nous avons mangé la forêt…” Georges Condominas au Vietnam, Paris, Actes Sud et Musée du Quai Branly, 2006.

«(GC) Je me suis efforcé de recueillir tout ce que je voyais, entendais, touchais, sentais... en évitant une sélection a priori, donc arbitraire. J'ai noté systématiquement le vocabulaire, les expressions dans leurs différents contextes d'utilisation, dessiné les objets, les gestes, les techniques, enregistré et retranscrit les invocations, les chants, photographié les gens, les rites... les événements critiques de la vie sociale comme les faits ordinaires. Ce n'était pas seulement un parti pris, qui peut sembler absurde à ceux qui débarquent avec une grille d'analyse à remplir, mais une méthode assumée, un cheminement, pour entrer dans la "langue" des gens, dans tous les sens du terme. Je souhaitais échapper à nos catégories habituelles de découpage du réel et ne voulais pas non plus d'un interprète qui aurait tenté de traduire, donc de rationaliser sa culture, pour moi. Cela dit, on ne peut évidemment pas tout transcrire, et je savais que je ne prenais qu'un point de vue sur cette société, mais je voulais le prendre du dedans et le plus exactement possible.

(YG) Nous avons mangé la forêt... est à cet égard une sorte de limite de l'ethnographie, à la fois paroxysme de la description et déroulement lyrique continu, porté par une importante littérature orale versifiée. "Une intimité avec la réalité indigène, plus grande que tout ce qui avait été tenté auparavant", a pu écrire à l'époque Lévi-Strauss. Etiez-vous conscient de son caractère hétérodoxe, presque expérimental?

(GC) J'entendais surtout rendre sensible le fragment d'un réel, qui ne se vit pas comme le nôtre, mais qui est un aspect de notre humanité commune. Et le détail, la répétition des gestes, des formules prononcées, les faits minuscules sont essentiels et font la trame, et la poésie également, du quotidien. Effectivement, c'est la critique littéraire qui, au départ, a le mieux saisi cette intention, des gens comme Maurice Nadeau ou Edouard Glissant. Je voulais aussi enregistrer les faits pour les villageois de Sar Luk eux-mêmes, leur restituer une vue de leur culture, en souhaitant qu'ils puissent un jour se l'approprier, quitte à la critiquer, justement parce qu'elle serait au plus près de leur langue.»

Cet échange fait explicitement le lien entre la méthode de la Nouvelle Ethnographie (aller des mots aux choses) et le choix du genre littéraire de la Chronique suivant ce que d'après Stendhal on pourrait appeler la méthode des petits faits vrais (cf. ci-dessus «les faits minuscules»). Ce choix avait été justifié dans l'avant-propos:

Nous avons mangé la forêt, p.8

«La matière même de cet ouvrage consiste en une collection de documents bruts recueillis sur la vie d'une communauté mnong gar et tirés tels quels de nos cahiers de notes. Avant de dresser un tableau structuré de la société mnong, il nous a paru utile de présenter différents aspects de la vie de ce groupe par des exemples précis puisés dans leur réalité quotidienne. Nous donnons ici, par exemple, non plus le Tâm Bôh mnong gar théorique, mais un Echange de Sacrifices du Bufile déterminé — celui effectué entre Baap Can et Ndêh — daté et replacé dans le cadre de la vie courante: c'est-à-dire grossi de menus détails extérieurs au sujet principal. De même nous n'avons pas tracé un schéma du mariage mnong gar typique, mais nous avons raconté comment s'est effectué le mariage de Srae et Jaang, avec tous les incidents qui l'entourèrent.

Une seule observation ne peut suffire a donner d'une institution une description qui ait valeur représentative. Mais la faible extension et la grande homogénéité de la culture mnong gar limitent déjà le nombre indispensable de données à recueillir sur chacune de ses institutions. Or, nous avons au cours de notre long séjour à Sar Luk amassé sur chacune d'elles un nombre d'observations qui rendent statistiquement valable le tableau synthétique que nous en dresserons dans l'étude ethnologique en préparation. Nous pouvons indiquer tout de suite que les variantes que nous présentons ici ne s'écartent pas des normes qui se dégagent de l'ensemble des observations accumulées pour les catégories auxquelles chacune d'elles appartient.

Lorsque l'on étudie un groupe humain et que, à partir de la masse des observations faites sur lui, on en tire le schéma et le mouvement de sa structure sociale, on a tracé de cette société un portrait en profondeur, mais théorique, une radiographie pour ainsi dire. L'abondance des notations sur les /9/ mêmes catégories de faits et sur l'ensemble qu'elles composent permet d'établir le système cohérent, représentatif de la culture étudiée, son «patron» en quelque sorte. Mais à côté de ce travail absolument essentiel et sans lequel il n'y a pas d'ethnologie véritable, il nous semble d'un grand intérêt de fournir des documents purement ethnographiques reproduisant, par des exemples précis, le jeu de ces institutions dans leur contexte épisodique. De mettre ainsi en évidence l'écart qui existe entre la théorie de l'institution étudiée et son existence réelle: montrer en somme comment joue la chair — et les vêtements — qui couvrent ce squelette. Car on ne peut oublier que si on a affaire à des institutions, à des ensembles structurés, ceux-ci sont sentis, vécus par des êtres humains, par des individus aux facultés et aux comportements divergents; et que dans le cadre imposé par leur culture, ils agissent en partie sous l'influence de mobiles personnels ou des circonstances extérieures. Nous voudrions montrer ici comment s'inscrit dans les pulsations de la vie, la matérialisation du« patron» culturel que nous décrivons par ailleurs. A côté de l'élaboration théorique que nous préparons — et aussi de la théorie que les Mnong Gar se font eux-mêmes de leurs propres institutions — il y a la réalité sensible, vécue, de celle-ci dans son cadre «historique». On pourra d'ailleurs remarquer déjà dans le courant de ce livre, purement documentaire, un certain nombre de contradictions entre certaines explications fournies par divers informateurs ou entre celles-ci et les réalisations. Quant aux formules ou aux prières, non seulement elles présentent des variantes internes mais offrent des utilisations souvent très variées.

La publication de faits bruts nous semble utile également à un autre point de vue. En reconstruisant le schéma d'une institution, on est amené à faire un choix dans les données servant de base à un tel travail d'élaboration, il est possible alors que l'on ne retienne pas certaines d'entre elles pour diverses raisons. En restituant tous les faits dans leur déroulement observable, il peut arriver qu'un autre théoricien attache une certaine importance à des données que nous-même aurions négligées dans une étude systématique.»