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Condominas
Récit, noms et pragmatique

Georges Condominas
Nous avons mangé la forêt,
Chapitre 6
Défrichement
«Nous mangeons la forêt»

10 décembre 2015

Sur un échantillon (pp. 204–221) j'étudie le style de la chronique en considérant la fonction du récit (la narrativité comme instrument de connaissance), l'emploi exorbitant des noms propres et des noms communs, l'alternance ou les doublets entre version mnong et version française de ces noms et l'emploi des italiques et des guillemets pour les distinguer, et enfin, les conséquences d'une absence de toute analyse pragmatique du discours.

En cliquant sur le lien ci-dessous, on peut télécharger les pages imprimées au format PdF. Les surlignages (en jaune) visent à faire ressortir la trame du récit et les remarques de l'ethnologue. Je reproduis ensuite une petite partie de ces pages au format HTML en découpant le texte autrement. Ce redécoupage, les surlignages (en caractères gras) et mes remarques entre crochets visent à faire ressortir quelques uns des traits stylistiques et linguistiques de la chronique.

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condominas nous mangeons la foret.pdf


/204/ 14 mars 1949

Ce soir, pleine lune. Tous les chefs de foyer se réunissent chez Bbaang-l'Enceint, chacun apporte un petit paquet de «feuilles d'arbres» (1).

(1) Ces «feuilles d'arbres» (nhaa sii) comprennent des feuilles de rkôong (Euphorbiacées?) de chaa (Cupulifères), haa baa (littéralement «feuilles de paddy», Mélastomacées) et de rboo (arbre à feuilles alternes). L'herbe ül tlaa qui sert à ligoter le paquet est le Carex indica.

[Les guillemets dans «feuilles d'arbres» sont utilisés pour indiquer qu'il s'agit du nom propre d'un ensemble d'items constituant un seul et même instrument du rite. La distinction entre nom propre et nom commun n'est pas pertinente ici, parce que les actes décrits et racontés sont situés dans un contexte rituel. Les noms propres d'espèces naturelles comme rköong, etc., et les noms composés comme «feuilles d'arbres» ou nhaa sii, fonctionnent comme des noms propres dotés d'une force illocutoire: au-delà de leur valeur référentielle qui est de désigner des choses, ces noms donnent aux participants du rite des instructions qui sont d'apporter ces choses et de les disposer dans les règles pour la bonne réalisation du rite.]

Le maître de maison a sorti une yang dâm [petite jarre sans col] de bière au pied de laquelle il a déposé le van [panier à fond plat] contenant les Rnut — les Bois à feu —; il y met les paquets de feuilles d'arbres qu'on lui apporte et range l'un à côté de l'autre les bois sacrés.

[Condominas ne cherche pas la concision. Tout au contraire, la redondance est ici une qualité essentielle du style; il répète sans limite les noms mnong des instruments du rite ou leur traduction française stéréotypée, parce que, loin de seulement désigner les choses, ces noms sont des instructions pour les actes rituels. Bref, le récit et la description — la narrativité — ont ici par principe et à chaque mot une force illocutoire. Cela reste implicite, et peut-être même inconscient chez l'auteur, qui ne semble pas connaître la Pragmatique, naissante à l'époque en Angleterre, ni se soucier d'expliciter ce qu'impliquent ses choix stylistiques.]

La salle est bientôt pleine et les deux autres «hommes sacrés» Baap Can et Kröng-Jôong sont là. Bbaang-l'Enceint égorge un très jeune poulet au-dessus d'un bol mnong plein de moût de bière, puis remet un chalumeau au premier et le bol mnong au second sans leur faire le baise-main et prie seul. Enfin arrive Baang-le-Cerf, «homme sacré» de Phii Ko', il rejoint ses trois «collègues» autour du van. Alors les quatre croo weer [les hommes sacrés] oignent ensemble tous les Bois à feu et tous les paquets de feuilles en récitant:

[De façon répétitive jusqu'à la nausée, Condominas fait alterner la version mong du mot composé croo weer et la version française entre guillemets «hommes sacrés», trois personnages clés du rituel à Sar Luk. Les guillemets ont la même valeur que dans «feuilles d'arbres» ci-dessus: nom propre d'une entité rituelle. Défaut de style à mon sens, je ne vois aucune logique à utiliser tantôt la version mnong tantôt la version française tantôt les deux ensemble, l'une glosant l'autre.]

Dévore, ô Feu, jusqu'au rondin,
dévore les frondaisons jusqu'au rondin…

[Ce qui sépare Condominas de nous aujourd'hui. S'il avait lu et médité les Jardins de corail de Malinowski (1935), il aurait soigneusement recueilli et transcrit la version originale mnong de cette invocation ou prière. Mais rupture épistémologique qui nous sépare plus largement encore de lui, Roman Jakobson (1960) et Dell Hymes (années 70) nous ont enseigné à étudier dans ce type d'invocations la scansion poétique, les parallélismes, etc.]

………

/205/ 15 mars.

Bhôong-l'Adjoint, est parti avec deux hommes ce matin de bonne heure planter sur la piste «française»

[Indexicalité du récit: l'adjectif entre guillemets, qui appartient au registre colonial du discours, indique le contexte d'énonciation. Soixante pages plus loin apparaîtra le personnage du «délégué», fonctionnaire français de l'administration coloniale.]

les poteaux indicateurs rapportés hier du Lac et à huit heures moins le /206/ quart, tout Sar Luk a pris le chemin qui conduit au défrichement. A mi-distance du village et de celui-ci on a choisi un coin de bambusaie comme campement cérémoniel; les hommes ont vite fait de dégager une petite place de vingt mètres sur dix où on s'est installé. Deux jeunes gens portent un tambour suspendu à un bambou, on lui a dressé un support fait d'une traverse horizontale reposant sur deux poteaux verticaux, les extrémités des piquets et barres ont été effilochés en panaches.

[Ce détail s'explique dans d'autres pages. Ces piquets figurent des arbres avec leur frondaison. N'oublions pas qu'ils ont été fraîchement coupés et qu'une fois fichés dans le sol, ils reprendront racine.]

………

J'arrête ici l'analyse stylistique et linguistique, mais la suite du récit de la façon dont «nous mangeons la forêt» mérite la lecture. Il faudrait illustrer et expliquer le foisonnement des personnages et des noms propres de personnes qui entrent en scène à chaque instant. Dernier échantillon:

/221/ Malheureusement, cette époque de l'année qui correspond à la fin de la saison sèche, est celle où éclatent tous les ans les grandes épidémies; après Traang-des-Monts et Ndut Trêe Pül, Paang Dong est ravagé à son tour par les «coups du ciel», Paang Dong, qui, situé à deux kilomètres seulement de Sar Luk, forme avec celui-ci le village administratif de Bhoon Rcae.

[Le récit est entrecoupé de remarques — c'est-à-dire de pensées rapportées — de l'ethnologue au style indirect libre: «Malheureusement…», c'est Condominas qui s'exprime. Ambiguïté sur les guillemets dans «coups du ciel»: c'est peut-être la traduction d'une expression mnong stéréotypée…]

Le 5 mai.

Enfin, on a terminé le sreh ruih, le brûlage des rameau et des branches, avec étalement des cendres. La saison des pluies est toute proche. On procède aujourd'hui à la plantation rituelle de la plante magique du Paddy (tâm Gun Ba), cérémonie qui ouvre la saison des semailles. Avant·hier matin, les hommes, sous la direction de Bhaang-l'Enceint, ont dégagé la piste qui conduit du miir [l'essart] au village,

[Polarité fondamentale entre le village et l'essart.]

ils en ont fait une voie de vingt mètres de large qui permettra de circuler en toute sécurité, sans risque d'être surpris par le tigre. Pour la même raison, Bhaang-l'Enceint a dirigé hier le dégagement des pourtours du village encombrés de broussailles traîtresses. Ces travaux n'ont pris que quelques heures dans la matinée, même ceux qui n'ont pas encore achevé leurs brûlis ne sont pas allés au champ, car ces deux journées étaient fériées: le 3 mai, en raison du décès de l'enfant de Choong-Kôong-le-Militaire, survenu trois jours auparavant, et le 4, en raison de la mort de la grosse truie de MhiagGrieng tuée le 1er mai par le tigre (en plein jour, dans son enclos). Seul fait marquant: avant-hier, Truu a remboursé rituellement, par une grande jarre et un rnööm une mesure de bière de riz] le sacrifice du porc que lui avait fait son «beau-frère» Mhoo-Laang, le 31 avril dernier, pour le laver de l'attaque du tigre survenue la veille.

[Observer ici comment des récits adventices sont enchâssés dans le récit principal. Technique de composition de l'épopée, dont la chronique, comme genre littéraire, est une forme dégradée.]

Dès cinq heures et demi du matin les hommes partent, soit isolément, soit à deux ou trois dans les bamhousaies proches du village pour y choisir le dlei [le bambou] qu'ils devront planter comme poteau rituel au centre de leurs lopins; et ceux qui n'ont pas pu le faire hier doivent pousser jusqu'aux champs abandonnés pour y arracher la plante magique du Paddy.

Kröng, que j'accompagne, hésite entre deux ou trois belles pièces, et finalement se décide pour le dlei, non pas le plus haut, mais celui qui présente le plus beau jet retombant en une courbure élégante.

[N'oublions jamais que que toutes les plantes arrachées ou coupées pour les besoins du rite et ensuite fichées en terre restent vivantes et reprennent racine. Ce vitalisme, ce lien du rite au vivant, est formulé indirectement dans le choix d'un bambou à la courbure élégante.]