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Harold C. Conklin — 1
Ethnographic Atlas of Ifugao
monographie prototypique de la
New Ethnography ou ethnoscience américaine

Séminaire du 17 février 2016

Cette première approche de l’œuvre immense de Harold C. Conklin (né en 1926), se limite à quelques illustrations de sa méthode prises dans son Ethnographic Atlas of Ifugao (1980) en s’efforçant de restituer la chair et la couleur de son ethnographie. Ses premières enquêtes aux Philippines chez les Hanunóo furent exactement contemporaines de celles de Georges Condominas au tournant des années 50 et fondèrent la New Ethnography américaine. Pour des raisons pédagogiques, cependant, je limiterai mon propos à ses enquêtes ultérieures chez les Ifugao qui aboutirent au monument de 1980.

Harold C. Conklin, Ethnographic Atlas of Ifugao: A Study of Environment, Culture and Society in Northern Luzon. With the special assistance of Puggüwon Lupâih and Miklos Pinter. New Haven, Conn., Yale University Press, 1980. Published with the cooperation of the American Geographical Society of New York, vii+115p., bibl., index, 188 ph. (dont 5 pleine-page), 57 pl. de cartes couleurs, 9 tabl., 41x45cm.

Concept et méthodes de la «Nouvelle Ethnographie»

Inventée aux Etats-Unis dans les années 1950 par Ward Goodenough, Floyd Lounsbury, Charles Frake et Harold Conklin, la New Ethnography implique une définition «opérationaliste» de la culture — what you have to know in order to operate as a member of the society — et l'émergence d'un nouveau vocabulaire technique: to operate, conceptual models, artifacts, icons, etc. Le socle philosophique de la Nouvelle Ethnographie était le Pragmatisme et en particulier la doctrine de l'iconicité chez Charles S. Peirce.

La nouvelle ethnographie, en effet, attache une extrême importance à l'iconicité des mots de la langue indigène lorsqu'ils sont énoncés. L'étude et l'emploi de la langue locale sont incontournables et indispensables à toute ethnographie. La nouvelle ethnographie inverse l'empirisme spontané du voyageur découvrant une culture inconnue. Partant d'un mot de la langue indigène, l'ethnographe recherche auprès des informateurs les icônes — des choses, des objets matériels, des événéments, des actions — correspondant à ce mot, puis par l'analyse il détermine les formes conceptuelles — des idées, des représentations mentales — que ces icônes représentent. Goodenough, par exemple, distingue deux sortes de signes: les icônes (iconic signs) et les mots (non-iconic signs).

Ward H. Goodenough, Cultural anthropology and linguistics, in Paul L. Garvin, Ed., Report of the Seventh Annual Round Table Meeting on Linguistics and Language Study (Monograph Series on Languages and Linguistics, No.9), Washington DC, Georgetown University Press, 1957, pp.167–173.

Une maison, un arbre et tout objet, événement ou action est une icône, qui, dans un contexte social donné, agit comme un stimulus sur les membres de cette société qui la perçoivent. L'icône suscite une représentation mentale que les locuteurs natifs peuvent exprimer par des mots de la langue indigène, suivant la séquence empirique: icône ⇾ représentation mentale ⇾ mot. L'ethnographe prend ce chemin à l'envers, suivant la méthode heuristique: mot ⇾ icône ⇾ forme conceptuelle correspondante dans la culture étudiée.

Every object, event, or act has stimulus value for the members of a society only insofar as it is an iconic sign signifying some corresponding form in their culture…

It is in the course of learning his language and how to use it that every human being acquires the bulk of his culture. An ethnographer, himself a human being, can hope to acquire another society's culture only by learning and using its language. Thus, as a set of forms, language is not only a part of culture; as a set of easily manipulated non-iconic signs, it is a major intrument for learning it. What I am saying, of course, is that we learn much of a culture when we learn the system of meanings for which its linguistic forms stand.

Mettre sous les mots des choses. Dire que l'ethnographe, dans son enquête, part d'un mot de la langue indigène, c'est dire qu'il part d'un événement de parole: il énonce lui-même ce mot, et ce mot dans la matérialité de son énonciation (accent, intonation, etc.) est la première des icônes suscitant en réponse, de la part des informateurs, des rapprochements et des contrastes avec d'autres choses (signes iconiques) que des mots. Mettre sous les mots-choses d'autres choses que des mots.

Cette nouvelle ethnographie fut appelée ethnoscience pour éviter toute polémique avec d'autres formes d'ethnographie:

This paper is a survey and explication of a new approach in ethnography — of what one might well call “the New Ethnography” were it not for that label's pejorative implications for practitioners of other kinds of ethnography. The method has no generally accepted name, although one is clearly required. “Ethnoscience” perhaps has the widest acceptance, in conversation if not in print, and has the advantage of freshness.

William C. Sturtevant, Studies in Ethnoscience, American Anthropologist, New Series, Vol. 66, No. 3, Part 2: Transcultural Studies in Cognition (Jun., 1964), p.99.

La publication collective la plus significative de ce paradigme influent dans l'anthropologie américaine des années 1960 est un Festschrift offert à Murdock, qui, sans être lui-même intellectuellement impliqué dans cette nouvelle ethnographie, en favorisa l'éclosion au sein du département d'anthropologie qu'il dirigeait à Yale de 1938 à 1960. Cf. Ward H. Goodenough, Ed., Explorations in Cultural Anthropology. Essays in Honor of George Peter Murdock, New York, McGraw-Hill, 1964, qui contient des textes classiques de plusieurs grands ethnoscientists.

Conklin, entre ethnographie, écologie et linguistique

Les montagnards qu'a étudiés Conklin aux Philippines, d'abord les Hanunóo sur l'île de Mindoro (années 50) puis les Ifugao sur l'île de Luzon (entre 1961 et 1979), pratiquaient tous l'agriculture sur brûlis — essartage, swidden cultivation. Mais l'originalité des Ifugao est de cultiver le riz dans des rizières en terrasses, étagées sur les pentes montagneuses entre 600m et 1000m d'altitude.

L'Ethnographic Atlas of Ifugao est une monographie possédant unité de lieu (50km2 dans la vallée et le district de Banaue, province d'Ifugao, au centre de l'île de Luzon, Philippines), unité de temps (le cycle des saisons et des activités agricoles) et unité de langue: la langue ifugao utilisée sans interprète. Conklin y étudie «les structures du comportement (patterns of behavior) culturellement significatives» chez les Ifugao:

(Atlas, p.1, col.3)

This is an ethnographic atlas in that it forms part of an effort to record and describe the culturally significant patterns of behavior in a particular society. It is based on, though not limited to, a long period of intimate study and residence in one community, knowledge and use of the local language, and the employment of a wide range of observational and recording techniques, including direct participation in everyday activities and a greater emphasis on work with individual members of the society than on secondary sources or survey data.

Dans la perspective d'histoire de l'anthropologie qui est la nôtre, un point crucial de cette ethnographie est l'articulation entre les rizières en terrasse en aval et plusieurs sortes de terrain boisé en amont, qui étaient encore du temps de Conklin le lieu d'une agriculture sur brûlis traditionnelle. Bien que riziculteurs passionnés, en effet, les Ifugao pratiquaient aussi l'essartage ou agriculture sur brûlis au-dessus de leurs terrasses inondées. Ils produisaient dans les essarts principalement des patates douces. Avant de lire Conklin pour avoir une description précise de la façon dont s'articulaient traditionnellement les essarts et les rizières, j'ai cherché dans la littérature récente une description de la situation au tournant des années 2000.

Rachel Guimbatan and Teddy Baguilat Jr, Misunderstanding the notion of conservation in the Philippine rice terraces – cultural landscapes, International Social Science Journal, Volume 58, Issue 187 (March 2006): 59–67.

En amont des rizières chaque famille possède des parcelles boisées (woodlots), que Conklin en ifugao nommait pinügu et qu'on appelle aujourd'hui muyong. Cette zone-tampon (buffer) entre la forêt publique située plus haut et les rizières et les terre-pleins d'habitation en contrebas, a une fonction cruciale dans l'écosystème. Les muyong, propriété privée, fournissent le bois de chauffage, les matériaux de construction, des aliments et des remèdes, et surtout, situés en amont des rizières inondées, ils constituent la zone primaire de recharge en eau.

Conklin (Atlas, p.8) distinguait les parcelles boisées (pinügu, woodlots) et les essarts (häbal, swidden), deux catégories de terres qui sont réunies aujourd'hui dans la catégorie de muyong dont la définition et le périmètre sont imprécis. C'est que l'agriculture sur brûlis a cessé d'être pratiquée; les terres restées en jachère se sont naturellement régénérées et, plantées de jeunes arbres, sont devenues des jardins. La complémentarité entre terres sèches en amont et rizières inondées en aval continue de structurer le paysage et donner sa logique à l'écosystème, mais on ne peut sortir de l'imprécision des catégories dans la littérature récente qu'en se reportant à la cartographie, aux analyses minutieuses et à la terminologie indigène rassemblées dans l'Atlas de Conklin.