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Lucien Bernot, Hautes terres et rizière

Quelques pages extraites de la
Leçon inaugurale
de Lucien Bernot (1919-1993)
au Collège de France, Chaire de sociographie de l'Asie du Sud-Est,
le Vendredi 2 mars 1979.

Citées d'après Lucien Bernot,
Voyage dans les sciences humaines. Qui sont les autres?
,
Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 2000,
pp. 501–503.

«Qu'il s'agisse du présent ou du passé, quand on veut caractériser d'un seul mot toutes les populations de cette péninsule, on parle de «civilisation du végétal», expression forgée par M. P. Gourou. Ceci est beaucoup plus qu'une formule heureuse: c'est l'expression fidèle de la réalité, elle rend compte de l'essentiel. N'oublions pas d'ailleurs, que l'Asie du Sud-Est, comme l'Amérique centrale, le plateau éthiopien, reste l'une des régions du monde où la richesse de la flore est considérable. Les nombreux catalogues inventoriant les plantes cultivées et sauvages constituent déjà à eux seuls, une somme d'informations. Des enquêtes plus poussées, auprès d'autochtones qui, souvent, connaissent admirablement leurs plantes, peuvent encore les enrichir.

«L'abondance et la variété des espèces végétales sont telles que tous les paysans, encore aujourd'hui, se logent dans des maisons qu'ils ont eux-mêmes construites avec des bambous de leurs forêts, s'habillent d'étoffes de coton récolté dans leurs champs, mangent leur riz et leurs légumes assaisonnés de nombreuses plantes aromatiques — dont beaucoup étaient originaires de cette région — plantes maintenant connues dans le monde entier.

«Affectée dans sa grande partie, sinon dans sa totalité, par le jeu des saisons contrastées: la saison sèche et la saison humide de l'Asie des Moussons, la vaste péninsule indochinoise est aussi caractérisée par la juxtaposition des hautes terres et des basses terres. Cette vue générale et unitaire ne doit cependant pas masquer les singularités et les particularités régionales. Tcherrapunji, en Assam, reçoit jusqu'à 12 mètres de pluie par an — en fait en quelques mois — mais la hauteur des pluies est inférieure à 75 centimètres dans la Zone sèche de la Birmanie centrale. Et pourtant, c'est dans la partie septentrionale de cette Zone sèche, grâce à un système d'irrigation élaboré, que se développa la nation birmane, ou, plus précisément, que l'ethnie birmane proprement dite commença à s'imposer comme nation pour finalement donner son nom à un pays déjà peuplé très diversement.»

[L. Bernot fait alors référence à:] Gordon Hannington Luce, "Old Kyaukse and the coming of the Burmans," Journal of the Burma Research Society, Vol. 42, 1959, pp. 75-109. Le vieux Kyaukse — c'est-à-dire le vieux barrage de pierre — et l'arrivée des Birmans.]

«Il s'agissait là — et il s'agit encore aujourd'hui — d'un système d'irrigation par gravité: l'eau retenue à l'amont par un barrage s'écoule vers l'aval par un savant agencement de canaux. Chez les Angami de l'Assam oriental, par exemple, et surtout chez les Ifugao des Philippines, d'autres systèmes d'irrigation par gravité ont permis un partage des eaux sur les pentes des hautes terres aménagées en terrasses. Le moyen le plus simple reste évidemment l'irrigation par inondation, dans les lits des rivières que ces dernières n'envahissent qu'à la mousson, comme dans la basse vallée de l'Irrawady ou les plaines côtières de l'Arakan. Bien entendu il existe aussi des systèmes plus compliqués d'irrigation où il faut élever l'eau — c'est le contraire de l'irrigation par gravité — au moyen de puits, de chaînes à godets (nombreux sont les types de puits et de chaînes à godets) ou bien de noria, tournant naturellement quand elles sont construites en eau courante, mais tournant par un système de manège quand il faut suppléer à l'absence de courant.»

(…)

«La cartographie des terres basses, avec leurs rizières irriguées ou inondées, avec leurs cultures sèches: sésame, moutarde, millets, puis maïs, arachide, nous paraît la première étape indispensable dans une étude du «système de production asiatique».

«Sur les terres hautes, à l'exception de quelques régions aménagées en terrasses, on cultive encore sur brûlis, c'est-à-dire par essartage. Dans ces régions, les rapports entre l'homme et la terre, les relations entre les hommes présentent une image absolument différente. Comparée à l'agriculture de plaines, cette agriculture sur brûlis se définit d'abord par des critères négatifs: aucun emploi d'instruments comme l'araire ou la charrue et, partant, pas de bétail pour tirer ces instruments; un seul outil: la houe, ou bien le bâton à fouir; pas d'engrais pour fertiliser le sol, à l'exception des cendres; après une ou deux années de culture, la terre est laissée en repos pendant une dizaine d'années; au lieu de faire alterner les plantes sur un même champ, on cultive les mêmes plantes, en changeant de champ. Cette technique fort répandue en Asie du Sud-Est, de la Chine méridionale à la Malaisie, du Bengale aux îles Philippines (on la pratique également dans toutes les parties du monde), n'a rien de primitif. Au moment de choisir le champ à défricher, le paysan examine le sol et sa couverture végétale avec la même minutie — le microscope en moins et ses rêves en plus — que le pédologue ou le botaniste.

«L'importance primordiale du riz, une certaine unité des genres de vie autour de cette plante — qui exige tant d'efforts de l'homme — nous incitent à rappeler au passage que les premières cultures du riz se confondirent sans doute avec celles des tarodières, elles aussi irriguées. Contraints de fuir les plaines pour chercher refuge dans les montagnes, devant l'arrivée des envahisseurs, les réfugiés auraient seulement modifié leurs techniques agricoles. Cette hypothèse remplace maintenant l'explication opposée qui soutenait que le riz, d'abord cultivé sur les brûlis des montagnes par des populations primitives sans écriture et sans religion, aurait bénéficié, lui aussi, de la prétendue «évolution» de ces populations. En contrepoint à cette hypothèse, nous nous permettons de mentionner une observation concrète que nous avons fait il y a deux ans [1977] près d'Akyab, en Arakan. Au mois de janvier, c'est-à-dire en saison sèche, une rizière moissonnée servait de pâturage aux bœufs et aux buffles. Sur le sol encore boueux les éteules [chaumes qui restent après la moisson], brisées par le passage des bêtes, collaient à la boue, se marcotaient, et des rejets en repartaient, atteignant déjà le stade de l'épiaison. Evidemment, ces nouvelles pousses ne devaient pas dépasser ce stade: condamnées à la fois par la dent du bétail, condamnées aussi par la saison sèche qui devait durer encore quelques mois. Mais ce riz (le terme de paddy serait plus juste) non viable avait un nom, c'était le paddy thalé (saba thalé), c'est-à-dire le paddy sauvage, considéré aussi comme le paddy mythique dans les contes et légendes, celui qui poussait tout seul. Le mot thalé est-il un emprunt au sanskrit mahaçali, le fameux paddy du Maghada? C'est fort probable, car le mot çali [sanskrit] est également passé en tibétain sous la forme salé ou çalu. Une espèce de paddy serait-elle encore vivace? C'est une question à laquelle, plus tard, nous espérons apporter une réponse.»


bruneau_tropicalite.pdf

Michel Bruneau, Les géographes français et la tropicalité, à propos de l'Asie des moussons, L'Espace géographique, Année 2006, n° 3, pp. 193-207.

clayton_bowd_tropicalite.pdf

Daniel Clayton and Gavin Bowd, Geography, tropicality and postcolonialism: Anglophone and Francophone readings of the work of Pierre Gourou, L'Espace géographique, Année 2006, n° 3, pp. 208-221.

condominas_de_la_riziere_au_miir.pdf

Georges Condominas, De la rizière au Miir [1972], repris dans G. Condominas, L'Espace social. A propos de l'Asie du Sud-Est, Paris, Flammarion, 1980, pp. 198-220.

Pierre Gourou, Riz et civilisation, Paris, Fayard, 1984, Chapitre 3, De l'essart à la rizière, pp. 59-80.